Recueil n° 37

marron

La mémoire cachée dans le sable.

Il était viticulteur et cela suffisait à son bonheur. Un jour, à sa grande surprise, il découvrit des fossiles et la curiosité aidant, il entreprit des fouilles. Peu à peu l’homme de la vigne se fit archéologue et il se retrouva quelques années plus tard au Soudan, quelque part dans le désert de Nubie, au sud de l’Egypte, à la recherche des vestiges de l’ancien royaume de Kerma, dont son issus les quelques pharaons noirs qui régnèrent sur l’Egypte entre 750 et 650 avant Jésus-Christ. Ici et là, les ruines d’un palais ou d’un temps mais qu’en est-il des hommes et des femmes qui vivaient là, il y a des milliers d’années ? On ne remarque rien ou presque au ras du sol. Le salut est dans le Cerf-volant. Il emporte avec lui une caméra dont les clichés vont révéler des zones d’ombre où se devine une enceinte, les murs de soutènement d’édifices et de maisons aujourd’hui disparus. Un peu à la manière dont la photographie aérienne, au cours des dernières décennies, nous a maintes fois révélé, sous le couvert d’un champ parfaitement uniforme, les lignes plus sombres attestant que sous le blé que l’on va moissonner, demeurent les restes d’une villa gallo-romaine dont on ne savait rien.

Pour mieux voir, il faut prendre de la hauteur. Bien des pages de l’évangile ne nous disent pas autre chose.

René Luneau

Un geste, une voix.

Pour peu que l’on soit resté vingt ou trente ans sans rencontrer quelqu’un dont le visage nous fut un temps familier, on aura dans le premier moment quelque peine à le reconnaître. Rien qui puisse éveiller le souvenir : « Je ne t’avais pas reconnu. » Plus que les traits d’un visage que les années ont nécessairement marqué, l’intonation d’une voix qu’on croyait avoir oubliée et qui s’impose dans l’instant, le geste qui faisait corps avec l’ami et qui le révélait tout entier. Qu’on l’ait ou non pressenti au temps où l’on était amis, il était pour nous cette inflexion de la voix, ce geste de la main. Et ce sont eux qui nous le rendent.

Il y a quelque chose de cela dans les récits de résurrection. Afin qu’on ne se méprenne pas sur l’importance de la Pâque que Jésus vient de traverser, les évangélistes tiennent à souligner que, dans une premier temps, les disciples ne le reconnaissent pas (Mc 16, 14 ; Lc 24,16, 36 ; Jn 20, 14 ; Jn 21, 4, 12). Il est celui qui revient de la mort. Lui et eux ne campent plus sur la même rive. Mais Marie se retournera brusquement et dira : « Maître » lorsque Jésus l’appellera par son nom. Les disciples sauront qui est l’étranger qui les interpelle lorsque, sur son conseil, ils auront jeté le filet. Les pèlerins d’Emmaüs sauront qui était leur compagnon de route quand il leur aura partagé le pain. L’événement de la Pâque n’appelle pas une rupture brutale : à travers le signe qui lui est donné, Jésus invite le disciple à le rejoindre sur la rive où il se tient. Sans rien oublier de ce qui fut autrefois partagé.

René Luneau

La part de joie.

Un des anciens du village, raconte le missionnaire au Bénin, vient de recevoir le baptême. Son visage en est illuminé. Réellement, Dieu avait visité son serviteur.

Le vieux ne possédait rien. Il vivait hors de sa famille qui lui apportait seulement un peu de nourriture. Aujourd’hui il ne mangerait même pas : sa famille l’avait prévenu, parce qu’elle n’était pas d’accord avec ce baptême.

Mais le vieux voulait à tout prix me remercier. Il s’est approché de moi et m’a dit : « Je n’ai rien à te donner à manger ni à boire. Ma famille n’a rien apporté. Mais je vais te donner quelque chose. » Et il sort de sa poche une pièce de 100 francs CFA » et il me la tend.

Je suis très gêné. Je ne peux pas accepter. Je refuse le plus doucement possible. Le vieux semble ne pas comprendre.

Je me tourne vers le catéchiste : « Explique-lui. Il ne mange pas tous les jours. Moi j’ai ce qu’il faut. Dis-lui que je ne peux pas accepter. ».

Le catéchiste transmet au vieux. Son visage s’assombrit. J’insiste encore. Mais le catéchiste me réplique : « Non ! Mon père, vous devez accepter… Vous savez, ce qui est grand en Afrique, c’est le pauvre qui donne au riche. Vous devez accepter. »

Le vieux intervient : « Le prêtre m’a baptisé. Il ne peut pas refuser ma part de joie. »

Je suis littéralement retourné. J’ai envie de m’excuser de ma grossièreté.

J’ai accepté. J’ai reçu la pièce. Je l’ai gardée et regardée dans ma paume, longuement. Je l’ai retournée et je l’ai encore regardée. Puis j’ai salué le vieux. Et, bouleversé, je suis parti, laissant ce vieux avec son Dieu qui l’avait visité et qu’il avait reçu.

René Luneau

« Joyeux Noël »

L’an 1914 ! Quatre mois de guerre déjà et combien de milliers de morts ! Mais ce soir, c’est Noël et qui pourrait l’oublier ? Quelques petits sapins ornent le sommet de la tranchée allemande et voilà qu’à moins de cent mètres de là, dans les tranchées écossaise et française, on s’étonne. Avait-on oublié la fête de Noël ? Un air de cornemuse vient le rappeler et, soudain, une voix de ténor s’élève, superbe : « Stille Nacht, Heilige Nacht, Douce nui, Sainte nuit. » L’homme que nul ne songe à retenir sort de la tranchée, cible offerte au plus maladroit des tireurs, mais qui, ce soir, oserait tirer, le faire taire ? Alors, et sans mot dire, des officiers, des soldats écossais, français, sortent de leurs tranchées, et vont au devant de celui qui continue de chanter.

Ce soir, il n’y a plus de guerre, rien que des hommes à qui, depuis des générations, on a appris à se haïr et qui, cette nuit-là, communient dans une même volonté de paix, celle que les anges ont annoncé aux bergers qui veillaient à Bethléem. Ils se saluent, se serrent la main. Au milieu du No man’s land, on dresse un autel, une croix, et c’est un prêtre écossais qui célèbre la messe de minuit, sa plus belle messe, dira-t-il plus tard, face à ces hommes qui, demain, seront replongés dans une guerre que beaucoup n’ont pas voulu mais qui, cette nuit, partagent un même moment de bonheur auquel il ne croyaient plus.

René Luneau

L’arbre de Noël

Ils ne sont pas moins de quarante enfants qui, cet après-midi-là, se rendent à la Maison d’arrêt de Fresnes où leurs pères sont emprisonnés. Tous vont se retrouver pendant deux heures, autour d’un arbre de Noël dans une grande salle qu’on a habillée, pour la fête, de lumières multicolores et de guirlandes. Pour eux tous, c’est un grand moment de joie. Un clown a été invité, et il y a aussi au programme des danses, des chansons, des ballons, des cadeaux. Densité de l’émotion et joie : il est si rare qu’on fasse la fête ensemble.

Il y a des larmes quand il faut se dire au revoir : les enfants ne sont pas les seuls à pleurer. Quoi qu’aient fait ces hommes pour être en prison, ils sont encore capables de tendresse. Un homme à qui l’on tend son bébé hésite ; il n’a pas l’habitude, il ne sait pas trop comment faire. Il accepte qu’une des femmes qui accompagnent les enfants lui apprenne en souriant comment on tient un bébé dans ses bras. La prochaine fois, il se souviendra.

René Luneau

Le Dieu de la joie.

Il arrive souvent, raconte l’abbé Pierre, qu’un gars d’Emmaüs me demande : « Dieu est amour, qu’est-ce que cela veut dire, qu’est-ce que c’est ? »

Je réponds alors : « Rappelle-toi, il y a quelques semaine, le jour où l’on est rentrés claqués. Nous avions froid, nous avions faim, nous étions trempés, nous ne rapportions rien pour la communauté ; nous nous étions crevés toute la journée pour réinstaller une petite vieille. Nous lui avions mis des fleurs, et tout bien arrangé. Et quand nous sommes rentrés le soir, éreintés, rappelle-toi, tu m’as dit : Père, que je suis content de ma journée ! Alors j’ai répondu : n’oublie jamais cette espèce de joie, comparable à aucune autre, qui a chanté dans ton cœur à ce moment-là. Car alors tu goûtais combien il est savoureux d’aimer. D’avoir aimé. Et je te le dis : tu connaîtras toute la théologie de toutes les bibliothèques du monde, tu ne connaîtras pas Dieu. Aujourd’hui où tu penses ne rien savoir sur Dieu, si ce n’est que goûter combien il est bon d’aimer, tu l’as rencontré. »

René Luneau

Conte d’un sage hindou.

Un sage hindou se rendait au Gange pour s’y baigner. Il aperçut des gens en train de crier l’un sur l’autre, emportés par la colère. Voyant cela, il sourit, se tourna vers ses disciples et leur demanda : « Savez-vous pourquoi les gens en colère crient l’un sur l’autre ? »
L’un des disciples répondit : « C’est parce qu’on perd son calme, que l’on crie. »

« Mais, dit le sage, il n’est pas besoin de crier, puisque l’autre est juste à côté de nous ; on peut lui dire ce qu’on a à dire d’un ton doux. »
Les disciples se creusèrent la tête, et trouvèrent plusieurs réponses, mais aucune satisfaisante.
À la fin, le sage leur expliqua : « Quand deux personnes sont en colère l’une contre l’autre, leurs deux cœurs s’éloignent énormément l’un de l’autre. Pour couvrir la distance, ils doivent crier pour se faire entendre. Et plus ils sont fâchés, plus la distance est grande et plus ils doivent crier fort. Prenez les gens amoureux, ils se parlent bas, ils murmurent, car leurs cœurs sont très proches l’un de l’autre, et la distance est petite. Il arrive même que souvent ils ne soient plus obligés de se parler ; se regarder suffit. Donc, quand vous discutez avec quelqu’un, ne laissez pas vos cœurs s’éloigner l’un de l’autre, sinon, un jour viendra où la distance sera si grande que vous ne retrouverez plus le chemin du retour. »

 

Un explorateur pressé

Un explorateur pressé d’atteindre sa destination au cœur de l’Afrique promit une prime à ses porteurs indigènes s’ils acceptaient d’accélérer l’allure. 

Pendant plusieurs jours Les porteurs pressèrent le pas. Un après-midi, pourtant, ils refusèrent de continuer, s’assirent tous par terre et posèrent leurs fardeaux. On aurait pu leur offrir encore davantage d’argent, Ils n’auraient pas bougé.

Lorsque l’explorateur leur demanda la raison de ce comportement, voici la réponse qu’il obtint : « Nous avons marché si vite que nous ne savons plus ce que nous faisons. Maintenant, nous devons attendre que nos âmes nous rejoignent. »

 Paulo Coelho

Combien pèse un verre d’eau ?

Un psychologue enseignait la gestion du stress. Comme il soulevait un verre d’eau, tout le monde s’attendait à la question du « verre à moitié vide ou à moitié plein ». Au lieu de cela, avec un sourire sur son visage, il demanda : « Combien pèse ce verre d’eau ? »

Les réponses variaient de 20 grammes à 500 grammes. Il répondit : « Le poids absolu n’a pas d’importance. Cela dépend de combien de temps je le tiens ».

Si je le tiens pendant une minute, ce n’est pas un problème. Si je le tiens pendant une heure, j’aurai une douleur dans le bras. Si je le tiens pendant une journée entière, mon bras se sentira engourdi et paralysé. Le poids du verre ne change pas, mais plus longtemps je le tiens, plus lourd il devient. ».

Il poursuivit : « Le stress et les inquiétudes dans la vie sont comme ce verre d’eau. Pensez-y pendant un moment et rien ne se passe. Pensez-y un peu plus longtemps et ils commencent à faire mal. Et si vous y pensez toute la journée, vous vous sentez paralysés, incapable de faire quoi que ce soit … Pensez donc à déposer le verre. »

 

Une histoire…

Ce n’est pas une histoire cruelle. C’est une histoire allemande, une histoire sentimentale. [...] À un certain moment, l’officier s’arrête devant l’enfant, le fixe longtemps en silence, puis lui dit d’une voix lente, lasse, remplie de contrariété :

- Écoute, je ne veux pas te faire de mal. Tu n’es qu’un mioche ; je ne fais pas la guerre aux mioches. Tu as tiré sur mes soldats. Mais je ne fais pas la guerre aux enfants. Lieber Gott ! ce n’est pas moi qui l’ai inventée, la guerre ! 

L’officier s’arrête, puis dit au garçon avec une douceur étrange : 

- Écoute, j’ai un œil de verre. Il est difficile de le reconnaître du bon. Si tu peux me dire tout de suite, sans réfléchir, lequel des deux est l’œil de verre, je te laisse partir, je te laisse la liberté.

- L’œil gauche, répond aussitôt le garçon.

- Comment as-tu fait pour t’en apercevoir ?

- Parce que des deux, c’est le seul qui ait une expression humaine.

                                                                                                             MALAPARTE, Kaputt

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