Recueil N°36

vert

Le petit caillou.

Sur le long chemin de l’école, pendant mon enfance, je retrouvais un camarade – Pierrot – à un carrefour. Le premier arrivé attendait l’autre, sinon il déposait un petit caillou sur un banc de pierre. Si le petit caillou était sous le banc, on pouvait attendre l’ami. Parmi les passants sur le chemin – surtout s’ils étaient en vélo ou en voiture – qui pouvait percevoir la signification du petit caillou ou de son absence ? Plus encore, qui pouvait remarquer l’existence de ce caillou ? Il fallait les yeux de notre amitié, non seulement pour savoir ce que voulait dire le caillou, mais même pour le voir.

Ainsi des signes que Dieu nous fait en sa discrétion. Celui qui attend Dieu aux incessants carrefours des chemins de la vie peut apercevoir souvent, présents ou absents, quelques traits qui font pressentir le mystérieux visage de Dieu : la fraîcheur d’un enfant, un geste d’affection. Le visage sculpté d’un vieillard, la ferveur d’une foule, la houle incessante de l’aspiration à la justice, la joie de l’amour on de l’amitié, l’accomplissement exigeant des hommes dans le service des grandes causes, tout peut révéler laproximité de Dieu.

Gérard Bessière.

L’homme menacé par la nuit.

Un soir à Paris, près du métro Alesia, j’ai vu un homme à canne blanche qui scrutait le ciel. Je me suis arrêté et je l’ai regardé. Manifestement, il était borgne et n’avait conservé de son œil vivant qu’une très faible vision. A travers sa main, comme à travers une jumelle, il regardait la lune qui se levait. Il s’était appuyé contre un mur, et il ne bougeait pas. Que la lune devait être belle à son œil unique ! Je me suis attardé près de lui avant de continuer ma route. Est-il resté longtemps à contempler ? Je ne sais pas. Il était 19 h. La circulation automobile remplissait l’avenue du Général Leclerc. La foule avait du mal à circuler sur les trottoirs. Les devantures des magasins regorgeaient d’objets. La société d’abondance… L’homme avait toujours sa main levée vers le ciel. En regrettant de m’éloigner, je pensais que cet homme, menacé par la nuit, ne pouvait pas mourir.

Gérard Bessière. 

Bois d’arbres

- À moi ! supplia le petit frêne, en levant une branche. Mais les autres ne l’écoutaient pas.

- Et toi ? demanda le sapin, en se servant une goutte de rosée.

 - Oh ! moi, soupira le chêne, je suis trop vieux maintenant. J’ai des nœuds plein les branches. Mon grand-père lui, fut charpente d’une abbaye cistercienne. Et mon père, traverses pour les premiers chemins de fer. Des ancêtres prestigieux, du bois comme on n’en fait plus !

- Moi, mon rêve, risqua le frêne mais, déjà, le sapin avait pris la parole.

- Mes ancêtres à moi sont moins glorieux. La plupart d’entre eux bossent pour les pompes funèbres. À mon avis, le même sort m’attend, ça sent pas bon pour moi.

- Et toi, petit frêne ? demanda le vieux chêne, se penchant dans un craquement sec.

- Moi, je rêve de voyages, d’histoires, de connaissances, de rencontres, de partage…

- T’as de drôles de rêves l’arbuste, dit le sapin d’un ton piquant. Ça va pas être simple !

- Au contraire, répliqua le petit frêne, il me suffira d’être livre.

 

Le soleil de Viganella.

Depuis toujours, durant les mois d’hiver, le soleil boudait ce petit village du nord de l’Italie, tout proche de la frontière suisse. Construit au fin fond de la vallée alpine d’Ossola, entre des montagnes aux pentes abruptes, il ne voyait jamais le soleil ? Pour faire joli, et avec un brin d’humour, on avait, il y a quelques années, dessiné sur la façade de l’église, un cadran solaire… On ne le consultait qu’en été, le soleil d’hiver n’apparaissant jamais au-dessus de la ligne d’horizon. Jusqu’au jour où un camion a apporté la lumière à Viganella : un miroir de quarante mètres carrés qu’un hélicoptère est allé déposer sur la montagne, pour que de là, il puisse réfléchir les rayons du soleil sur la place du village. Lorsqu’il faut beau, même en hiver, la place de Viganella est au soleil et ses habitants n’en croient pas leurs yeux.

René Luneau  

La vie redonnée.

Comment ne pas admirer ces parents palestiniens qui ont perdu un enfant dans un accident et

qui, surmontant leur douleur, acceptent qu’on prélève sur le fils qu’ils ont perdu, le cœur qui va sauver la vie d’un autre enfant, israélien cette fois, qui se meurt de l’autre côté de ce mur de la honte qui déchire leur terre ? Un adage africain dit que « si la vie n’a qu’une porte, la mort en a cent. » Il va falloir l’oublier. Pour cet enfant en attente de cœur, la vie aura emprunté une autre porte. Elle sera venue d’ailleurs, de l’autre côté d’un mur, construit précisément pour interdire tout passage entre deux peuples.

René Luneau

Le plateau-repas.

Dans la cantine d’une université en Allemagne, une étudiante allemande prend son plateau et s’assoit à une table. Puis, se rendant compte qu’elle a oublié ses couverts, elle se lève et retourne les chercher. Quand elle revient, elle découvre avec stupeur qu’un garçon africain s’est assis à sa place et est en train de manger son repas. Le jeune fille se sent déconcertée et agressée. Puis elle corrige ses pensées et suppose que l’africain n’est pas habitué aux sentiments de la propriété privée. Ou peut-être ne dispose-t-il pas d’assez d’argent pour se payer à manger. La jeune fille décide de s’asseoir face à lui et de lui sourire amicalement. Le jeune homme répond lui-aussi avec un sourire. L’étudiante se met alors à manger dans le plateau, en essayant de prendre un air le plus naturel possible. Elle partage son repas avec une exquise générosité et courtoisie. Le repas fini, elle se lève à la recherche d’un café. Et c’est alors qu’elle découvre, sur la table derrière elle, son propre manteau sur le dos d’une chaise et son plateau-repas intact…

René Luneau

 Pour qui chante-t-elle ?

Elle chante, seule, adossée au mur de ce très long couloir qui court sous la place du Trocadéro. Elle a trente ans peut-être et je ne sais pas d’où elle vient. Pour qui chante-t-elle ? En quelle langue ? Nul ne prête attention à sa chanson, et je ne suis pas sûr que les passants de cette heure-là l’aient seulement remarquée ? Devrais-je m’arrêter un moment ? Je ne le ferai pas. Je vais être en retard à cette réunion à laquelle je suis attendu. Mais comment prendre tout à fait son parti de cette singulière absence à cette dame que je ne rencontrerai plus, dont je ne sais rien et ne veux rien savoir, qui chante pour gagner sa vie et dit quelque chose d’elle, sans que nul n’y prête attention ?

René Luneau

Dans le train Nantes-Paris.

Dans le train Nantes-Paris, un homme est assis en face de son fils. Le petit garçon se gifle sans arrêt. Toutes les trois minutes, il pousse un long cri d’angoisse difficile à supporter. Le père s’occupe de son fils – handicapé mental profond – avec grande tendresse, mais, dans son regard, on peut lire douleur et lassitude. Arrêt du train… 

Quatre marins arrivent. Le petit garçon, un instant calmé, recommence sa plainte gémissante. Un des marins vient s’asseoir en face du petit. Il prend ses mains dans les siennes et le regarde dans les yeux. Aussitôt, un échange s’établit. Jusqu’à Paris, il restera près du petit, prenant la relève du père qui le regarde avec gratitude.

A Montparnasse, les deux hommes se serrent longuement la main, toujours sans parler, puis le marin reprend son sac et disparaît dans la foule. Quelles paroles ont été prononcées ? Aucune. Et pourtant, qui oserait dire qu’ils ne se sont rien dit ? Il y a donc un autre langage que celui des mots. 

Ce récit est tout entier dans les regards : le marin a vu l’enfant, il a vu la douleur de son père, il a regardé l’enfant dans les yeux ; et en se quittant, les deux hommes ont échangé un regard qui en disait long.

René Luneau

L’Adieu

Elle est décédée il y a quelques mois, d’un cancer contre lequel elle aura lutté jusqu’à la fin. Ce fut pour elle qui était profondément chrétienne et ses enfants qui ne l’étaient pas, un temps de renouvellement – faut-il dire de renaissance ? – qui pacifia jusqu’à l’intime ce qui avait pu les séparer jusque là, personne ne comprenant très bien ce qui survenait. Une sorte de paix que nul n’aurait osé nommer, de communion contre laquelle la douleur elle-même ne pouvait rien. La main que l’on garde dans sa main sans qu’il soit besoin de parler, le regard que l’on accueille en se défendant de fermer les yeux, jusqu’à ce moment où l’on peut dire, par-delà la détresse : « Maintenant, maman, nous sommes prêts. Tu peux t’en aller si tu veux. » La douleur n’est certes pas absente, mais elle ne viendra pas à bout de ce que l’on a, un instant, reconnu. Est-ce l’ultime frontière du rêve ou touche-t-on là à l’indicible, à ce qui soudain s’éveille au fond de soi et dont on ne savait rien. On pressent alors qu’il recèle, pour une part essentielle, ce qui fait le prix de nos vies.

René Luneau

L’ami

Il avait été pâtissier. Un maître en son art. Lui, l’ami, assurait chaque jour le « ramassage scolaire » d’une foule bruyante d’enfants, bavard comme des moineaux au printemps. Où s’étaient-ils rencontrés ? Pourquoi étaient-ils devenus amis ? Toujours est-il qu’il était arrivé au pâtissier quelquefois, quelquefois seulement, d’accompagner son ami dans sa tournée, peut-être parce qu’il aimait la compagnie des enfants ? Il y avait aussi les rosiers du jardin, taillés chaque année comme il se doit et dont les roses étaient si belles qu’il m’était arrivé de les photographier, d’aussi près qu’il était possible, afin d’essayer de les retenir un moment encore. A la mort de son ami les pâtissier, on n’a plus beaucoup revu le chauffeur du ramassage scolaire jusqu’à ce jour où on l’a retrouvé dans le jardin de son ami. Il a dit seulement : « Je taille ses rosiers puisqu’il n’est plus là pour le faire. »

René Luneau

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