Déjeuner

Unknown

Marie-Laure Choplin (Un seul corps, juillet 2019) 

Déjeuner d’automne sur la place d’une petite ville. C’est dimanche. Sur une table assez proche de la mienne, une femme en terrasse. Les cheveux épais, brillants, lisses ; une frange lourde dans un petit désordre étudié. Un chemisier impeccablement blanc, l’or de bijoux simples sur sa peau juste dorée. L’or aussi de la boucle de sa ceinture, du bracelet de sa montre. À côté d’elle, son mari, la maturité d’un aviateur réussi, les manches retroussées virilement mais avec négligence, le cheveu suffisamment gris, qui jette de vagues regards à une foule imaginaire et conquise.

En face de la femme, la fille adolescente, parfait miroir de sa mère mais en plus gras, en plus gauche, en plus terne. Et en face du père une petite. Des heures durant, ni le père, ni la mère, ni la fille ne la regardent. Ils se racontent des choses, soupirent, gloussent, froncent les sourcils, s’ennuient au même rythme, sans un regard pour la petite.

Le serveur est venu enlever les assiettes vides et s’est arrêté devant celle que la petite n’a pas touchée. Il hésite : « Elle a terminé ?» Le trio ensemble tourne la tête vers le serveur, puis baisse le regard jusqu’à l’assiette. Ils sont agacés en même temps, et en même temps goûtent la cocasserie de la situation. Le père d’ailleurs ne peut s’empêcher d’en faire la réflexion à la mère, il se penche légèrement vers son oreille et, se retenant de rire, murmure : « Quand je pense à ce qu’elle devait manger là-bas … » La mère hausse les sourcils.

La petite a le visage immobile et baissé, fermé derrière ses épais cheveux noirs. Elle ressemble comme deux gouttes d’eau à la Malika du livre que j’aimais tant petite, collection Rouge et Or, qui, elle aussi, refusait de parler. « Qu’elle ne vienne pas se plaindre ensuite qu’elle a faim », dit la mère. Elle dit aussi : « Oh ! et puis redresse-toi ! Ce qu’elle se tient mal, quand même … » La grande fille glousse toujours. Le père lui envoie un clin d’œil complice. La mère dit encore : « Mais elle ne voit pas que ses cheveux traînent dans son assiette ?» puis, pour elle, « c’est dégoûtant… » La fille se penche et ôte du devant du visage de la petite les cheveux noirs avec des gestes empruntés.

Je vois que la petite pleure en silence et que rien de son visage ne bouge, pas même ses yeux fermés.

Déjà, le trio parle d’autre chose, le serveur a ôté l’assiette. La petite, très lentement, s’affaisse jusqu’à presque disparaître sous la table. À un moment, dans leur conversation, j’entends qu’elle est descendue d’avion, qu’elle va s’habituer : ils parlent d’elle. La mère plie les jambes dans l’autre sens. Le père me repère, m’évalue du regard et redresse les épaules. La fille se tient droite et de nouveau ennuyée.

Brusquement, la petite est debout et entreprend de tourner autour de la table comme une toupie folle. La mère tendue s’accroche à sa dignité et, pleine de sourires d’excuses alentour, chuchote durement : « Mais arrête, tu vois bien que tu cognes tout le monde, arrête-toi tout de suite ! » sans cesser de sourire aux tables voisines. Le père essaye de la bloquer, sans sourire. L’adolescente glousse encore plus, la main devant la bouche.

Le serveur semble impassible et poursuit sa valse esquivant avec habileté le corps déchaîné de l’enfant. Il revient souvent, prélève une cuiller, rapporte une carafe, ramasse une serviette. J’ai mal compris … Il ne l’esquive pas, cette petite : il l’enveloppe. Avec la ronde de son métier, il tisse une seconde peau à l’enfant, dessine autour d’elle des spirales de tendresse muette, s’approchant de plus en plus près, atténuant par la sienne la solitude et l’insolite de sa course à elle. Aussi simplement qu’on mettrait un manteau sur les épaules de quelqu’un qui a froid, il oblige la cruauté à faire un pas de côté – il fait rempart.

Dans la nuit, il suffit d’un seul cœur nu qui se tienne, même sans mot dire, un seul cœur nu qui demeure. Pour rompre le cercle infernal des choses qui ne sont pas vues. Pour peser, peser du côté où le poids fait tant défaut au monde. Pour amener là une respiration voulue, disponible, qui, sans hâte ni illusion, vient faire danser l’air tendre qu’elle peut et s’entête à aimer.

Un seul cœur nu qui se tienne. Comme s’est tenu ton fils, Dieu.

 

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