Dieu soigne-t-il ?

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Dieu soigne-t-il ?

Marion Muller

théologienne protestante

Qui est notre Dieu ? Un juge, un garant, contre lequel nous nous retournons à chaque épreuve ? Ou le Dieu de la vie, jusque dans la maladie ou l’agonie ?

J’aime la question ainsi posée : « Dieu soigne-t-il ? » Je l’ai pourtant rarement entendue, dans la litanie des questions collectées au chevet de patients auxquels je rendais visite, dans mon ministère d’aumônerie en milieu hospitalier. J’ai entendu, souvent : « Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu ? » Ou : « Vous croyez que Dieu va me guérir, Madame la Pasteur ? » Ou encore : « Comment je pourrais croire encore en Dieu avec tout ce qui m’arrive ? » Et chacune de ces questions, chez moi, en suscitait une autre : « Quel est le Dieu en lequel vous croyez ? »

Cette interrogation, je la gardais pour moi, la plupart du temps. Mais je savais qu’elle était la clef de l’accompagnement, l’enjeu de la rencontre. Et souvent, à mesure des visites, à longueur de patience, dans la logorrhée de ceux que l’angoisse fait parler, dans le silence de ceux à qui elle coud la bouche, je découvrais une image de Dieu comme on soulève, avec délicatesse, un pansement sur une plaie. Car il existe, parmi les images que nous nous en faisons, un Dieu qui fait mal. Il existe une foi qu’on porte en soi comme une blessure. Une foi malade que l’expérience extrême de la vulnérabilité met à vif. Dans la Bible, c’est Job qui, le premier, fait l’expérience d’une foi délétère qui le sépare d’un Dieu dont il aura finalement la superbe intuition : celui qu’il n’appelle plus son tortionnaire, mais son défenseur, son goël, en hébreu (Job 19, 25).

 

Dis-moi qui est ton Dieu

Pour répondre à la question « Dieu soigne-t-il ? », il faut un préalable qui pourrait se formuler ainsi : « Dis-moi qui est ton Dieu, je te dirai s’il soigne ».

J’ai demandé à Job, au début de son histoire, qui était son Dieu. Il m’a répondu : « C’est le Dieu de la rétribution. C’est un Juge qui se tient en haut lieu, un Garant qui assure que les justes reçoivent leur lot de bonheurs et les impies leur lot de malheurs ». J’ai eu peur pour mon ami Job : ce Dieu-là ne soigne pas. Il exécute des sentences. Comment pourrait-il lui venir en aide si un jour Job tombait malade ? Mais d’après Job, « tomber malade » ne pouvait pas lui arriver : il était juste et pieux, le Dieu Juge et Garant le protégeait. Arriva, pourtant, le malheur.

C’est une histoire vieille de plusieurs millénaires que celle de Job. Et pourtant, combien de fois ai-je retrouvé ce vieux frère dans un lit d’hôpital, meurtri d’avoir perdu ses certitudes, son assurance ? Combien sommes-nous à penser plus ou moins consciemment que le malheur n’arrive qu’aux autres ? Et lorsqu’il arrive, combien sommes-nous à nous sentir punis par un Dieu auquel, jusqu’alors, on croyait à peine ?

Alors, comme Job, nous subissons la double peine : à la détresse physique et psychologique s’ajoute la détresse spirituelle de se sentir mal-aimé. A la maladie  s’ajoute le sentiment de la malédiction.  

 

Les premiers secours spirituels

 Je ne sais pas pourquoi certains tombent malades et d’autres non. Pourquoi certains se relèvent et d’autres meurent. Je sais seulement que dans ce que Maurice Bellet nomme si justement la traversée de l’en-bas, l’image d’un Dieu tortionnaire accable davantage, enfonce encore plus profondément dans le malheur.

Un doctorat de théologie ne suffit pas à connaître la hauteur, la largeur, la profondeur de Dieu. Mais plonger dans la très concrète réalité qu’est le monde de l’hôpital m’a rendue pragmatique : si la foi n’est pas un moteur, si elle n’est pas source de paix, de libération et de réconfort dans le grand malheur, si elle n’est pas l’occasion de se rapprocher du Dieu qui soigne, alors c’est une foi malade qu’il faut, dans la mesure du possible, revisiter.

L’urgence spirituelle, quand l’épée de Damoclès qui menace chacune de nos vies se fait dangereusement proche, c’est peut-être de faire alliance avec le Dieu qui soigne. Déblayer les mauvais catéchismes qui nous ont laissé entendre que Dieu, selon l’expression du Satan dans le livre de Job, nous a « protégés d’un enclos » (Job 1,10). Ce Dieu garant de notre invulnérabilité devient nécessairement tyran dans notre malheur.

Ce Dieu garant, pourtant, est mort sur la Croix. Dans mon expérience d’aumônier, je l’ai vu mourir dans des chambres d’hôpital où aucun curriculum vitae n’aurait pu justifier qu’il faille en passer par de telles agonies. Si Dieu n’est plus le garant de ma sécurité, s’il n’est pas celui qui me protège de tout mal et de toute souffrance, alors qui est-il ?

 

Et si l’on ne guérit pas ?

Il faut bien admettre que « soigner » est souvent entendu comme un euphémisme de « guérir ». Or ce sont deux actions, deux visées tout à fait différentes, du point de vue très concret de la peur qui habite une personne atteinte d’une maladie grave. Ce qui intéresse cette personne, dans un premier temps, c’est de savoir si elle va s’en sortir. Vivante. Physiquement vivante. On est prêt à renoncer à beaucoup de choses, à passer par de lourdes épreuves physiques, lorsqu’on est pris par l’urgence de survivre. Le soin, peu importe. Prendre soin semble dérisoire devant l’enjeu de la guérison.

Mais tout chemin peut se faire. Et selon les étapes nommées par Elisabeth Kûbler-Ross, après le déni, la révolte, le marchandage, la dépression, vient parfois l’acceptation.

Lorsqu’une personne en vient à envisager que peut-être, elle ne guérira pas, quelque chose peut commencer. Quelque chose qui n’est plus nécessairement se battre pour guérir, mais prendre soin. Dans le concret du corps, les unités de soins palliatifs œuvrent sans relâche non seulement pour le confort, contre la douleur, mais aussi pour soigner l’image que la personne a d’elle-même… Dans le concret de l’esprit, je crois en un Dieu qui soigne sans relâche et relève la personne en l’appelant par son nom, en lui rappelant son indéfectible valeur. Un Dieu subversif qui, en toute circonstance, est le révélateur de notre santé.

 

Être sain devant Dieu

On peut être condamné par les médecins et être sain devant Dieu, voilà la bonne nouvelle de l’Évangile. Elle n’est pas lettre morte ou simple effet de langage. Passez une journée dans un hôpital et vous trouverez des médecins malades et des malades qui guérissent ceux qui leur rendent visite. J’ai été guérie plus souvent qu’à mon tour par des êtres décharnés qui, du point de vue de la société, représentaient une charge considérable et plus aucune chance de productivité. Je ne dis pas que cela se passe toujours comme cela. Je dis ce que je crois fondamentalement : il est toujours possible que cela se passe ainsi. Dieu soigne, car seul son regard peur garantir notre irréductible dignité er la puissance permanente de nos recommencements.

 

Vivants pour l’éternité

Lorsque Jésus guérit, dans les évangiles, il parle et il donne la parole. Il pousse celui qui réclame la guérison à dire qui il est. À l’aveugle de Jéricho, Jésus pose cette question a priori incongrue : « Que veux-tu que je te fasse ? » (Marc 10, 51). Il aurait pu supposer qu’un aveugle attendait de lui qu’il lui redonne la vue. Mais Jésus ne suppose rien : il parle, il interroge, il sonde notre désir. « Ta foi t’a sauvé », ainsi conclut-il grand nombre de ces rencontres qui guérissent ceux qui croisent son chemin.

Je crois que ces personnes guérissent d’avoir été soignées. Qu’un homme, que la rumeur dit être tantôt un prophète, un fou ou le messie, que cet homme-là les regarde, les touche, qu’il voie avant tout la santé de leur élan, de leur confiance, de leur foi – ce seul regard décrète déjà l’obsolescence de leur statut d’infirmes ou de malades.

C’est peut-être d’avoir fait alliance avec le Dieu qui soigne qui a permis, à certaines personnes que j’ai rencontrées dans mon ministère, de mourir guéries. Car Jésus affirme que « Dieu n’est pas le Dieu des morts mais des vivants ; car pour lui, tous sont vivants » (Luc 20, 38). Voilà une autre superbe subversion de l’Évangile : notre espérance, non pas de ne jamais mourir, mais d’avoir été vivants devant Dieu, tant et si bien que nous le resterons dans l’Éternité. 

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