Eucharistie

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Ceci est mon Corps… Attention au malentendu !

Guy de Longeaux, dans « Jésus, une vie hors des sentiers battus » (pages 145 à 147)

Dans les écrits de Paul, qui sont bien antérieurs aux Actes des apôtres, « le repas du Seigneur » avec fraction du pain rassemble toute jeune communauté. Dans la lère épître aux Corinthiens, au chapitre 11, on voit Paul leur faire des remontrances : ce n’est plus le repas du Seigneur, leur dit-il, s’il y a des divisions entre eux ou s’ils ne s’attendent pas les uns les autres avant de commencer. C’est dire que le geste de rompre le pain ne serait plus la mémoire présente du Seigneur s’il n’y avait pas le lien de fraternité. Ce « repas du Seigneur » est essentiellement un lien de fraternité, ce n’est pas un rite sacré. Mais ce n’est pas non plus n’importe quel repas confraternel ; Paul leur rappelle que c’est « la nuit où il fut livré » que « le Seigneur Jésus prit du pain, et après avoir rendu grâce, il le rompit et dit : « Ceci est mon corps qui est pour vous » ». C’est pourquoi « toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur ».

Dans les Actes des Apôtres, la fraction du pain est mentionnée comme une habitude acquise. Au chapitre 20, par exemple, lors d’une réunion « rassemblée pour rompre le pain », Paul parla si longuement qu’un jeune homme, qui était assis sur le rebord d’une fenêtre, s’endormit et tomba, heureusement sans encombre. Puis Paul, qui s’était « précipité vers lui » et l’avait « pris dans ses bras », est revenu à sa place et « a rompu le pain et mangé » (« puis il a prolongé l’entretien jusqu’à l’aube » \). Cela se passait à Troas où Paul était de passage pour quelques jours. A cette occasion c’est lui sans doute qui présida le repas.

Mais qu’en était-il les autres fois ? Il n’est pas question, dans les Actes des apôtres, ni dans les écrits de Paul, de pouvoirs attribués à certains pour présider à la fraction du pain. Celui qui présidait était probablement l’animateur de la communauté locale, choisi parmi ses membres par l’apôtre ; ce pouvait être une femme : on en a plusieurs exemples.

Les siècles passèrent. La fraction du pain devint « l’eucharistie ». Sa fonction de lien de la communauté s’exprima un jour dans la formule attribuée au pseudo-Jérôme : « l’Église fait l’eucharistie, et l’eucharistie fait l’Église ». « Au III’ siècle, alors que l’Église est en butte à l’hostilité impériale, 50 chrétiens sont arrêtés à la sortie d’une célébration eucharistique à Abilène, près de Carthage. Ils sont mis à la question et parmi eux, le lecteur, Emeritus, sommé de renier l’eucharistie, répond à son juge : « Renier l’eucharistie c’est renier le Christ et ne sais-tu pas que des chrétiens ne peuvent pas vivre sans messe ? » »

Cela ne signifie pas un lien mystique réalisé par un acte sacré. Il s’agit de la communion d’esprit qui se forme entre les disciples rassemblés au nom du Christ. On lit ainsi dans l’Évangile de Matthieu (traduction libre en fonction du contexte) : « Si, pour prier le Père, deux ou trois sont réunis, ils seront exaucés car c’est comme si c’était moi qui priais le Père » (18, 19-20). Dans le consensus qui se réalise entre des disciples pour prier le Père, se reconnaît l’esprit de Jésus, esprit bien vivant car ils s’en inspirent pour s’entendre entre eux.

Les millénaires passèrent et la fraction du pain devint « la messe ». Malheureusement, au point où nous en sommes, le poids des ans y a accumulé des invocations, des prières canoniques, telle ou telle confession de foi, des textes vénérables, des rites liturgiques hérités des siècles, une « consécration » que l’on considère comme un pouvoir relevant du seul prêtre, et le peuple y est habituellement réduit à la passivité et au silence, sa participation se limitant à faire quelques répons, à participer à quelques chants, à n’avoir de relation avec ses voisins que pour un « geste de paix », à n’évoquer un repas qu’en recevant dans sa bouche la minuscule hostie. L’ensemble est une liturgie répétitive, se déroulant à l’autel (évoquant un sacrifice plutôt qu’un repas), et jugée essentiellement rébarbative, en particulier par les jeunes. Et c’est surtout un culte plutôt que simplement le rassemblement convivial d’une communauté. La grande réforme liturgique du concile Vatican II a tout juste rendu ce culte un peu moins rébarbatif qu’auparavant. Il aurait fallu repartir de zéro. On peut rêver…

 

Etienne Grieu

Pourquoi Jésus s’offre-t-il à manger ?

Etienne Grieu, jésuite

 

L’Eucharistie est un repas au cours duquel les fidèles sont amenés à recevoir le Corps du Christ et sont appelés à devenir eux-mêmes Corps du Christ.

Quand les croyants s’approchent de la table eucharistique le dimanche, à la messe, ils reçoivent un petit morceau de pain non levé. Celui qui distribue la communion leur présente l’hostie en disant : « Le corps du Christ. » Ils répondent «amen», ce qui veut dire: « C’est bien cela ! » Et ce petit morceau de pain leur est donné à manger.

Étrange, non ? On n’y pense plus, tellement nous y sommes habitués. Mais imaginons un anthropologue qui arrive de loin pour étudier ce groupe des « chrétiens pratiquants », il en aurait, des choses à noter !

Première chose : le rite des chrétiens fonctionne à l’envers. D’habitude, dans les religions, ce sont les humains qui nourrissent Dieu; c’est nous qui devions lui donner à manger, pour lui faire plaisir, pour le contenter, pour calmer sa faim. On pensait ainsi se « mettre bien » avec lui : comme on lui fait un petit cadeau sous cette forme de mets recherchés, on peut espérer qu’il nous rendra la pareille, sous forme d’une bonne santé, de récoltes abondantes, du succès dans nos entreprises, etc. Voilà quelle était – est-ce seulement du passé ? – la manière de se représenter nos rapports à la divinité.

Un Dieu désintéressé par les sacrifices

Mais le Dieu de la Bible n’est pas tout à fait comme cela. C’est lui le premier qui a pris soin de son peuple et qui l’a nourri quand il errait dans les déserts (Ex 16 : épisode de la manne). Et il ne s’est pas gêné pour dire, par la voix de ses prophètes, que les sacrifices ne sont pas ce qu’il attend, surtout quand ils sont chargés de couvrir le mal commis par ailleurs: « Que m’importent vos innombrables sacrifices, dit le Seigneur. Je suis rassasié des holocaustes de béliers et de la graisse des veaux, je ne prends pas plaisir au sang des taureaux, des agneaux et des boucs (…). Cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien! (…). Si vous voulez bien obéir, vous mangerez les produits du terroir. Mais si vous refusez et vous rebellez, c’est l’épée qui vous mangera ! »

Ce petit passage d’Isaïe (extrait du chap. 1, v. 11-20) montre d’une part que Dieu n’entre pas dans le jeu de nos dons quand ils ne sont pas vraiment désintéressés, et d’autre part, qu’il prend au sérieux la question du manger, si importante à une époque où les peuples dépendent, pour leur substance, des aléas climatiques et de la paix avec les voisins : « Si vous voulez bien obéir – autrement dit, si je suis vraiment Dieu pour vous -, vous mangerez les produits du terroir. » Et puis, cet extrait fait droit à un fantasme qui continue de nous habiter: la peur d’être mangé. Ce ne sont pas seulement les contes pour enfants qui en témoignent. Parmi nos pires cauchemars, il y a celui d’être réduit à l’état de pâture par une forme de monstre. Être dévoré, en effet, c’est pire que la mort : c’est être broyé, disloqué, perdre figure humaine, être dépossédé définitivement de son identité, laquelle est entièrement assimilée par un autre, sans qu’il ne reste rien de nous. C’est devenir une simple chose à disposition, qui, de plus, va servir à sustenter l’adversaire, le conforter, le fortifier.

Le don de soi de Jésus

 Or, Jésus, la veille de sa Passion, dans un geste stupéfiant, a anticipé ce que tous redoutent : lui-même s’est désigné comme pain à manger et vin à boire pour ses disciples (parmi lesquels Judas, qui allait le trahir, et Pierre, qui le renierait) et pour la multitude (où l’on peut compter ses propres bourreaux). Ce faisant, il a pris à rebours la violence, dont la visée était de le réduire à l’état de moins que rien, à un cadavre abandonné, à un objet de rebut. Elle voulait le faire taire, effacer toutes les paroles qu’il avait pu prononcer, le gommer entièrement de l’histoire. Et que fait Jésus ? La violence veut en faire un objet : soit ! Il se présente et se propose comme un objet, comme du pain, du vin. Mais la violence voulait surtout son silence. Or Jésus, en donnant par avance son Corps et son Sang, fait parler – et comment ! – ce pain et ce vin. Il en fait une réplique renversante à notre violence. Il la retourne comme un gant. Elle ne sera que l’occasion de cette Parole suréminente : « Ceci est mon corps, livré pour vous; ceci est mon sang, le sang de l’alliance qui va être répandu pour une multitude. » « Vous ferez cela en mémoire de moi. »

C’est donc tout cela qui nous est donné quand nous approchons la table eucharistique. Nous avons rendez-vous avec ce Jésus de la Pâque, de la mort et de la Résurrection, qui s’offre comme nourriture, récapitulant en un geste ce qu’il n’a cessé de dire et de vivre : une existence livrée, qui se propose pour notre relèvement et qui, dans ce geste, se livre sans reste.

Les complications dans les rapports entre Dieu et l’humanité avaient commencé par une question de manger : « Dieu sait que le jour où vous mangerez du fruit de l’arbre, disait le serpent, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal» (Gn 3,5). Il est, de fait, extrêmement tentant de croire qu’un objet va donner la solution à toutes nos questions. Un objet magique, en quelque sorte, dont je fais ma proie. Nous avons depuis certes perfectionné nos objets magiques ; ce sont rarement des fruits, mais ils nous fascinent tout autant. Et nous les dévorons tout aussi bien, n’est-ce pas ? Eh bien, le Christ va nous chercher sur ce terrain, là où nous sommes en quête d’objets à saisir. Il propose des objets, du pain, du vin. Mais qui n’ont rien de magique, c’est-à-dire qui ne dotent d’aucun pouvoir spécial, ne font rien sans notre consentement, sans notre liberté. Il nous est proposé d’y reconnaître la présence réelle du Christ. L’eucharistie, c’est aussi cette éducation du regard.

L’Eucharistie comme signe de la présence du Christ

Il n’est pas rare que manger et boire ensemble symbolise ou crée des liens forts entre les commensaux. Manger avec d’autres suppose d’abord de la confiance – il n’est pas évident d’accepter de recevoir des aliments préparés par des inconnus -, et puis c’est un temps heureux, de plaisir, mais aussi de partage.

Dans le cas du repas eucharistique, ces réalités sont portées à un degré tout à fait inhabituel. Aux participants est offert le fragment d’un pain qui est Corps du Christ; cela veut dire que, désormais, ce Corps du Christ est à chercher non pas sur la patène – où il ne reste que quelques miettes -, mais dans cette assemblée. C’est elle qui est Corps du Christ. D’ailleurs, nous le disons tout à fait explicitement : « Humblement, nous te demandons qu’en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l’Esprit saint en un seul corps » (prière eucharistique II, épiclèse sur l’assemblée) ; « (…) quand nous serons nourris de son corps et de son sang et remplis de l’Esprit saint, accorde-nous d’être un seul corps et un seul esprit dans le Christ » (prière eucharistique III) ; « (…) accorde à tous ceux qui vont partager ce pain et boire à cette coupe d’être rassemblés par l’Esprit saint en un seul corps, pour qu’ils soient eux-mêmes dans le Christ une vivante offrande à la louange de ta gloire » (prière eucharistique IV).

L’eucharistie est donc un repas au cours duquel est remis le Corps du Christ ; les fidèles sont appelés à devenir eux-mêmes Corps du Christ. Ils passent en quelque sorte à l’intérieur de son corps et, ce faisant, ils sont inscrits en sa Pâque. Ce qui, il faut le reconnaître, n’est pas très confortable. Car ce Corps est avant tout corps… livré. Il est question, très justement, d’« offrande », dans la prière eucharistique IV. Au terme du repas, les chrétiens se retrouvent dans la posture qui est celle du Christ: celle qui consiste à se risquer aux autres, radicalement, sans reste. C’est cela qu’il faut entendre quand le diacre les envoie : « Allez dans la paix du Christ ! » La paix du Christ, c’est celle que l’on trouve en se faisant nourriture pour les autres.

 

Jésus avait partagé du pain

 

Bessière

Jésus avait partagé du pain, il avait présenté les coupes de vin : c’était au cours de l’un de ces repas juifs où l’on remerciait Dieu de ses bienfaits. Il savait sa vie menacée. Il l’offrait en ouvrant ses mains. Extrême simplicité…

Plus tard, bientôt, on a célébré ces gestes. On en a fait des actes solennels. Il a fallu des hommes à part pour « consacrer » le pain et le vin et en faire « le corps et le sang du Christ ». Le culte a fait oublier l’humble signification première. On s’est disputé autour de la présence « réelle » ou « symbolique ».

La dévotion, dans l’art et la piété, a glissé vers le délire : n’a-t-on pas vu, sur des tableaux, des anges voleter avec des calices au-dessous des plaies du crucifié pour recueillir les gouttes de son sang ? N’a-t-on pas chanté, dans les églises, que Jésus, « près de nous, la nuit, le jour, demeurait au tabernacle, prisonnier de son amour ? » Les officiants revêtaient des ornements cousus de fil d’or en des cérémonies fastueuses. Comme on était loin de la salle empruntée pour le dernier repas…

Étranges prescriptions : on a imposé le « sacrement de pénitence » comme un préalable obligatoire à la communion, en oubliant que Jésus s’invitait chez Zachée et chez tant d’autres sans exigences à priori, et qu’il n’avait pas demandé aux convives du dernier Jeudi soir de passer à confesse…

Que s’est-il passé dans le dynamisme des groupes et des personnes qui ont édifié ces constructions rituelles, liturgiques, morales, intellectuelles ?

Le retour contemporain à des pratiques que l’on avait quelque peu simplifiées depuis le concile Vatican II donne à penser qu’on est là dans les profondeurs intactes des individus et des collectivités, en ces zones lourdes où l’humanité continue de jouer de tout au service d’obscures nécessités qui demeurent après les secousses sismiques. Quelles sont-elles ? Comment sont-elles ébranlées par la nouveauté de Jésus ?

Le mystère de ces abîmes de l’humain déborde les analyses rationnelles. 

Gérard Bessière : « Sentiers » pages 102 à 104

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