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Nous vivons dans un paradis

Michel-Serres

11 septembre 2016 – Une autre philosophie de l’histoire…

Michel Serres : « Nous vivons dans un paradis. »

Invité du Monde Festival, qui se déroule du 16 au 19 sept, le philosophe rappelle que, malgré le climat d’angoisse généré par les attentats terroristes, l’Europe vit une période de paix inédite. Professeur à l’université de Stanford et membre de l’Académie française, Michel Serres est l’auteur de nombreux essais philosophiques et d’histoire des sciences, dont la série des Hermès (éd. de Minuit, 1969-1980). Il publiera, le 16 septembre, Darwin, Bonaparte et le Samaritain, une philosophie de l’histoire, aux éditions Le Pommier.

- Vivons-nous un retour de la guerre et du tragique en Europe ?

Né en 1930 dans le sud-ouest de la France, j’ai connu les réfugiés de la guerre d’Espagne et l’occupation nazie, et j’ai même servi comme officier de marine sur divers vaisseaux de la -Marine nationale, notamment lors de la réouverture du canal de Suez et durant la guerre d’Algérie. Auschwitz et -Hiroshima m’ont marqué à jamais. Ainsi, tout mon corps est fait de guerre. Et comme toutes les personnes de ma génération, mon âme est faite de paix. Etant donné mon âge, je suis obligé d’établir une comparaison. Et celle-ci est frappante. Entre les crimes de Franco, Hitler, Staline ou Pol Pot et ceux que nous vivons, mais qui font bien moins de morts et de blessés, il n’y a pas photo. En regard de ce que j’ai vécu durant le premier tiers de ma vie, nous vivons des temps de paix. J’oserai même dire que l’Europe occidentale vit une époque paradisiaque.

Loin de moi l’idée de minimiser les violences et les victimes du terrorisme islamique. Mais c’est un fait historique : depuis sa fondation, l’Union européenne a traversé soixante-dix ans de paix, ce qui n’était pas arrivé… depuis la guerre de Troie ! Le tsunami des réfugiés est significatif à cet égard. Où cherchent à aller tous ces nouveaux damnés de la terre ? Chez nous, en Europe, parce que nous vivons dans la paix et la prospérité.

- Pourquoi sommes-nous plus sensibles et vulnérables face à la violence terroriste ?

C’est précisément parce que nous vivons dans un îlot de paix, à l’abri des grands conflits, que nous sommes hypersensibles au moindre frémissement de tragique, à la moindre déflagration de violence. Regardons les chiffres et les statistiques en face : le terrorisme est la dernière cause de mortalité dans le monde. Les homicides sont en régression. Le tabac ou les accidents de voiture ou même les crimes liés à la liberté du port d’arme tuent bien plus que le terrorisme. Les citoyens contemporains ont une chance sur 10  millions de mourir du terrorisme, alors qu’ils ont une chance sur 700 000 d’être tués par la chute d’un astéroïde !

- Comment sortir de cette vision pessimiste de notre histoire ?

Grâce à une nouvelle philosophie de l’histoire. Avant, le tragique et la mort étaient le moteur de l’Histoire. C’est ce qu’Hegel appelait le « travail du négatif « . Entre 1496 av. J.-C. et 1861 ap. J.-C., il y a eu moins de 10  % de temps de paix. L’histoire des hommes fut celle de la guerre perpétuelle. Mais quelque chose changea avec Hiroshima. Ce moment atroce de destruction massive où l’espèce humaine a vu son anéantissement possible a marqué une rupture. Ce fut un véritable changement d’ère. L’humanité est entrée dans un nouvel âge dans lequel la paix a régné dans cette petite île qu’est l’Europe occidentale. Je suis sûr que les champions du déclin vont me prendre pour un Bisounours. Mais on aurait pu dire la même chose de Robert Schuman et de Konrad Adenauer après la seconde guerre mondiale. Qui aurait pu croire que la paix allait s’étendre en Europe après un tel carnage ?

- N’avez-vous pas une vision ethnocentrée de l’histoire de l’humanité ? Car guerres et maladies ravagent encore certaines parties du monde…

J’entends la critique, mais force est de constater que l’espérance de vie progresse partout dans le monde, que la lutte contre les maladies infectieuses ou les virus est de plus en plus efficace, comme nous l’avons vu avec Ebola.

- Populisme, Brexit, tensions identitaires : la déconstruction européenne en cours met-elle cette utopie européenne en péril ?

Il ne faut pas confondre un organisme avec un système. Un organisme complexe peut vivre sans un système unifié. Le bazar européen de l’époque actuelle n’est pas forcément le signe de sa disparition, mais celui de sa recomposition. Plutôt que de faire la guerre à la guerre, il -faudrait avoir l’intelligence de faire la paix contre la guerre, de foutre la paix à la guerre. D’autant que les enquêtes le démontrent : les gens sont plutôt orientés vers l’entraide que vers la discorde. L’homme est un loup pour l’homme, dit-on, avec le philosophe Thomas Hobbes. Toutefois, cette maxime témoigne d’une ignorance navrante de ce qu’est un loup et même de ce qu’est un homme. Les loups sont organisés en meutes au sein d’une organisation cohérente et rationnelle. Les louves sont, notamment, des éducatrices admirables. La preuve, c’est que l’empire romain a été fondé par des jeunes gens qui ont tété sous le ventre des louves. Le lycée, où nos élèves s’instruisent, c’est – dans la Grèce d’Aristote – le « lieu du loup ». Alors oui, en effet, et dans ce sens, l’homme est un loup pour l’homme, et c’est tant mieux ! 

- Pourtant, l’idée selon laquelle l’Occident vivait la fin des grands récits s’est largement imposée ?

Les philosophes qui ont émis cette idée ignoraient à la fois ce qu’était la science et ce qu’était un récit. Un récit, on n’en sait pas la fin. Personne ne pouvait dire où mènerait la prise de la Bastille en  1789. Les sciences datent tous les objets, les roches autant que les espèces vivantes. Ces traces de fossiles que l’on décode composent une écriture. On ne cesse de dire que l’histoire commence avec l’écriture. Mais il faudrait aussi intégrer à sa définition tous ces signes et codes de la nature. Donc l’humanité est pleine d’écriture, au sens profond. Cela veut dire que les êtres vivants – les étoiles comme les animaux – entrent dans l’histoire. Ainsi, l’humanité n’a pas commencé au moment de la naissance de l’écriture, au sens usuel du terme, mais bien au moment du big bang. -Notre grand récit n’a pas treize mille ans mais treize  milliards d’années. D’ailleurs, les premiers atomes apparus lors du big bang, comme l’azote, le carbone et l’hydrogène sont ceux qui composent notre humanité. J’espère qu’un jour nos petits enfants apprendront cette histoire-là.

- Les historiens vont vous dire que ce n’est pas de l’histoire, mais de la science !

Si l’homme risque de détruire la planète, c’est parce qu’il a oublié son histoire, qui est commune avec la nature. Nous sommes des animaux. Cessons de parler des « non-humains », cessons de parler de  » l’environnement « , comme si nous étions au centre de l’univers.

- Nous pensions être sortis de l’ère du religieux… Que pensez-vous de sa persistance ?

Attention, la laïcité ne doit pas consister à dire que la religion s’est effacée. La philosophie des Lumières a pensé qu’elle pouvait effacer les ténèbres. Grande illusion. Car la lumière est aussi un feu. Un feu sacré qui peut éclairer ou embraser la planète. C’est pour cela qu’il faut enseigner le fait religieux.

- Pourquoi l’époque est-elle dominée par le pessimisme et le déclinisme ?

Le bouleversement du monde, notamment provoqué par l’essor du numérique et la mondialisation, est comparable à ce que nous avons vécu lors de la Renaissance. C’est une transformation profonde qui bouscule les habitudes de pensée des intellectuels, dont beaucoup soutiennent en chœur que « c’était mieux avant « . J’y vois un effet de réaction à l’avènement d’un nouveau monde qui change le rapport aux savoirs, aux femmes et aux peuples autrefois dominés. Ces intellectuels me font penser à ces docteurs de la Sorbonne qui lisaient avec effarement et incompréhension Montaigne et son entreprise de décentrement du monde ou bien Rabelais et ses dix manières de se torcher le derrière.

- En  2012, vous disiez que la campagne présidentielle était une campagne de « vieux pépés ». Vous confirmez ?

Et comment ! Cette élection risque même d’être celle des grabataires… Le monde réel est totalement décalé par rapport à celui de la décision politique. Or toutes nos institutions datent d’une époque révolue. Il faudrait tout changer. Et pour cela regarder autrement notre histoire. J’ai vibré à la manifestation du 11  janvier 2015 - au lendemain des attentats des 7, 8 et 9  janvier à Charlie Hebdo et à l’Hyper Cacher. J’ai eu l’impression que le monde d’aujourd’hui, celui d’une jeunesse et d’un peuple sans haine ni ennemis déclarés, s’exprimait enfin. Soyons fidèles à cette manifestation d’un nouveau monde.

Propos recueillis par Nicolas Truong – © Le Monde

Article de Michel Serres dans ´La Croix´ : L’ADOPTION.

OCTOBRE 14TH, 2012

Nous vivons dans un paradis michel_serres-150x150

Michel Serres : « L’adoption est la “bonne nouvelle” de l’évangile » Le philosophe Michel Serres se souvient de Vatican II. « Ce que l’église peut apporter au monde aujourd’hui, c’est le modèle de la Sainte Famille. Ce modèle se trouve dans l’Évangile de saint Luc. On y lit que le père n’est pas le père – puisqu’il est le père adoptif, il n’est pas le père naturel –, le fils n’est pas le fils – il n’est pas le fils naturel. Quant à la mère, forcément, on ne peut pas faire qu’elle ne soit pas la mère naturelle, mais on y ajoute quelque chose qui est décisif, c’est qu’elle est vierge. Par conséquent, la Sainte Famille est une famille qui rompt complètement avec toutes les généalogies antiques, en ce qu’elle est fondée sur l’adoption, c’est-à-dire sur le choix par amour. Ce modèle est extraordinairement moderne. Il invente de nouvelles structures élémentaires de la parenté, basées sur la parole du Christ : « Aimez-vous les uns les autres » . Depuis lors, il est normal que dans la société civile et religieuse, je puisse appeler « ma mère » une religieuse qui a l’âge d’être ma fille. Ce modèle de l’adoption traverse l’Évangile. Sur la croix, Jésus n’a pas hésité à dire à Marie, en parlant de Jean : « Mère, voici ton fils. » Il a de nouveau fabriqué une famille qui n’était pas naturelle. Je n’ai pas la prétention de dicter quoi que ce soit de sa conduite à l’Église, mais puisque vous me demandez ce qu’elle peut apporter aujourd’hui, je crois que là se trouve une parole pour notre temps, où se posent tant de questions autour des modèles de la parenté, du mariage homosexuel, etc. Le modèle de la Sainte Famille permet de comprendre les évolutions modernes autour de la famille et de les bénir. Aujourd’hui, on dit souvent qu’un fossé se creuse entre l’Église et la société autour des questions familiales. Pour ma part, je constate que ce fossé est déjà comblé depuis deux millénaires. Je ne l’ai pas découvert, c’est déjà écrit dans l’Évangile de Luc. Aujourd’hui, il s’agit de faire valoir cet « Aimez-vous les uns les autres » comme régulateur de ces nouvelles relations familiales. « Adoption », vient du latin optare , qui veut dire choix. La religion chrétienne est une religion de l’adoption. L’Évangile nous dit que l’on ne devient père ou mère que si on adopte nos enfants. On ne devient père ou mère, même si l’on est un père ou une mère naturel (le), que le jour où on dit à son fils : « Je te choisis par amour ». Tel est le modèle de la Sainte Famille. La loi naturelle n’existe plus, c’est la loi d’amour qui compte en premier. Je crois que l’adoption est la “bonne nouvelle” de l’Évangile. Avant l’Évangile, il y avait la généalogie, les lois tribales, c’est-à-dire les lois par héritage. Aujourd’hui encore, ce qui rend impossible l’arrivée de la démocratie, ce sont des luttes entre familles, entre tribus, les clans, comme autrefois dans le Moyen-Orient antique. La nouveauté extraordinaire du point de vue politique, anthropologique et moral du christianisme, c’est d’avoir supprimé cet héritage naturel et d’y avoir substitué l’adoption, le choix délibéré et libre par amour. »

 

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