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Le Compagnon blanc, ou 3° lettre pascale aux amis confinés

Fr.C.

Le Compagnon blanc, ou 3° lettre pascale aux amis confinés

François Cassingena-Trévedy

            … La manière dont les autorités publiques gèrent la crise sanitaire nous inquiète, nous agace et nous impatiente. L’on sent beaucoup d’hésitation, d’incohérence, de naïveté, de cachotteries. Dans certains accès de mauvaise humeur, l’on aurait presque envie de renvoyer à l’école ceux qui, au mépris de l’ordre élémentaire des choses, entendent rouvrir les écoles avant de distribuer des masques. Et puis, à d’autres moments, la patience, l’indulgence, la bonne volonté civique reprennent en nous le dessus : face à l’inédit (un inédit pourtant prévisible et effectivement prédit…), le tâtonnement semble universel. Mais l’Histoire n’est-elle pas faite, pour une bonne part, de nos impréparations, de nos tergiversations, de notre incapacité à nous mettre à jour ? Les étourdis ne sont-ils pas incomparablement plus nombreux que les visionnaires ? Ce qui est certain, en tout cas, c’est que les diverses prises en main de la situation présente révèlent, parfois jusqu’à la caricature, les traits saillants, le tempérament invétéré, la « personnalité » de chaque nation. La France, qui daube traditionnellement sur la fantaisie et le désordre italiens, n’est guère mieux lotie que sa voisine au regard des décès… En cette circonstance apparaît, une fois de plus dans l’histoire européenne, l’étroite ressemblance des deux sœurs latines. Je risquerai une autre observation que me suggère un regard panoramique de l’histoire récente. Une observation géographique, ou plus exactement géopolitique. Il est remarquable, en effet, que le nuage de Tchernobyl (1986, un peu titillé ces derniers jours…) et la pandémie du Covid 19 émanent l’un et l’autre, à trente-cinq ans de distance, de deux régions du monde soumises à des régimes autoritaires, pour ne pas dire totalitaires… L’un et l’autre ne seraient-ils pas des sous-produits toxiques d’une des idéologies les plus mensongères et les plus meurtrières que le siècle dernier ait promues, et dont on n’a pas fini de découvrir les mensonges ? Il y a là, me semble-t-il, amplement de quoi méditer.

Passons à l’Église. Nos liturgies sans fidèles, depuis des semaines, nous font sentir de manière cuisante, si je puis dire (même chez les moines !), à quel point la présence physique du Peuple de Dieu est indispensable à la liturgie. Un Peuple de Dieu en chair et en os. Du reste, celui-ci n’est pas seulement un partenaire de la liturgie : il en est, comme l’indique le mot « liturgie », le sujet actif par excellence. Un Peuple de Dieu dont les ministres ordonnés ne sont pas simplement le vis-à-vis, mais dont ils font eux-mêmes partie. La liturgie virtuelle n’est pas tenable, du moins n’est-elle pas tenable longtemps, tout simplement parce que la liturgie est un acte de chair dont la Chair de Dieu est le grand centre d’intérêt. Demandez à ceux qui s’aiment si leurs corps sont accessoires ou facultatifs : les corps, le corps n’est pas davantage accessoire ni facultatif dans la vie liturgique, dans la vie chrétienne, « sacrément » concrète. Une fois venu le déconfinement, comme il fera bon, sinon encore nous embrasser, sans doute, du moins revoir mutuellement nos visages ! Et il faudrait que ces retrouvailles des ministres ordonnés avec le Peuple de Dieu ne soient point la simple réédition des jours d’avant. Comme les ministres ordonnés sont appelés à solliciter avec plus d’intelligence et de délicatesse encore la pleine responsabilité baptismale des laïcs, ceux-ci sont appelés à réviser et à approfondir le besoin véritable qu’ils ont des ministres ordonnés. Des ministres ordonnés qui, moins nombreux que jadis, ne soient pas simplement des distributeurs de sacrements, mais des éveilleurs de sens, et de sens hors du commun.

 

La circulation ordinaire – irréfléchie – reprendra-t-elle après l’embouteillage passager, dans nos institutions, dans notre train de vie général, dans le train de vie ecclésial lui-même ? Au fond, peu ont pris la mesure réelle de la catastrophe que nous traversons, peu l’ont vu venir, peu veulent descendre jusqu’aux assises métaphysiques dont elle interroge la pertinence et la solidité. D’extraordinaires conversations se nouent néanmoins ces temps-ci, timidement d’abord, puis avec assurance, avec ferveur, entre ceux qui se découvrent les uns les autres au même point de dépouillement intérieur, au même degré d’intelligence, au même degré de perception du « vertigineux » qui nous arrive. Avouerai-je que je fais de plus en plus le rêve d’une espèce de fraternité inédite, d’amicale insolite entre tous ces hommes et toutes ces femmes aux aguets, de par le monde, sans désespérance, mais aussi sans anesthésie facile et doucereuse, sans paradis artificiels. Au-delà de toutes les frontières sociales, culturelles, confessionnelles, la compagnie de ces êtres décillés et lucides est peut-être le grand Ordre qui appelle une fondation (sans lourdeurs) et qui importe à la construction de notre avenir. En ces jours que nous traversons, il est passionnant d’y penser. Là se trouve l’aliment de notre irrépressible envie de vivre. Le temps des assistances de toutes sortes (même religieuses, au sens étroit et compassé du terme) est révolu : il faut entrer nu dans le temps des responsabilités. Jetés hors de nos palais d’illusion, nous sommes désormais des gens de perpétuel bivouac, des francs-tireurs sous les étoiles. Il n’y a plus rien pour nous mettre à genoux que le Mystère des choses dont les sommités mondaines n’ont même pas l’idée. Oh ! si nous pouvions alléger un peu Jésus-Christ de tout l’appareil massif dont nous l’avons encombré depuis si longtemps, pour qu’il puisse marcher, pour que nous puissions marcher avec lui…

« Et voici que, ce même jour, deux d’entre eux faisaient route vers un village du nom d’Emmaüs, distant de Jérusalem de soixante stades, et ils conversaient entre eux de tout ce qui était arrivé. Et il advint, comme ils conversaient et discutaient ensemble, que Jésus en personne s’approcha, et il faisait route avec eux, mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître… » (Lc 24, 13-15). Notre vie humaine, notre cheminement individuel ne représente qu’un infime segment sur la trajectoire de la Vie qui nous précède et nous dépasse, car nous ne savons pas, nous ne voyons pas d’où cette trajectoire a commencé ni jusqu’où elle se poursuit. « Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit. » (Jn 3, 8). Nous ne savons pas, nous ne voyons pas l’origine ni le terme de la route, mais quelqu’un vient se joindre à nous sur la route, en cours de route, et c’est assez. Le Compagnon blanc. Non pas un fantôme, mais un ami. Un ami qui vient se tenir là, au milieu, au beau milieu (le milieu est beau, parce que c’est la place du Ressuscité). « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, Je suis là, au milieu d’eux. » (Mt 18, 20). Pas de conversation véritable entre nous, entre toi et moi,que l’Ami ne s’en mêle, de sorte qu’en réalité l’on est toujours trois. C’est la plus simple et la plus humble des trinités. Loin d’être jalouse ou exclusive, cette présence de l’Ami est concomitante (au sens propre : elle « accompagne »). Elle est en définitive concomitante à la présence de tout ami humain qui, un jour, au bon moment, au bon endroit, vient se joindre à notre route. « Ils le pressèrent en disant : « Reste avec nous, car le soir tombe et déjà le jour baisse. » Il entra donc pour rester avec eux… » (Lc 24, 29). Tout s’achève à l’auberge, ou plutôt tout commence. Lieu trivial et génial, lieu sublime que l’auberge, que le « café » ! Comme il est urgent que les cafés ouvrent à nouveau, en face des églises, à côté des églises, frères des églises ! « Terribilis est locus iste : hic domus Dei est. » (Gn 28, introït de la Dédicace). Tant de conversations essentielles et décisives s’engagent dans les cafés… Le Ressuscité est aussi un Pèlerin. Le Vivant est aussi un Voyageur. « Homo Viator ». C’est comme cela, et comme cela seulement qu’Il nous reste. Et voici que Je suis avec vous pour toujours, jusqu’à la fin du monde (Mt 28, 20).

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