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Homélie

Posté par rtireau le 26 mai 2017

Septième  dimanche  de  Pâques – A28 mai 2017

Actes  1, 12-14 ; Psaume 26 ; 1 Pierre 4, 13-16 ; Jean 17, 1-11

La première lecture, au livre des Actes des apôtres, nous montre l’Eglise, au tout début de son existence, après le départ de Jésus. Elle n’a pas encore vécu la venue de l’Esprit Saint. L’évangéliste Luc nous transporte au premier étage d’une maison de Jérusalem. L’Eglise est là, en germe, comme en attente. Avant de parler et de se disperser, elle vérifie son unité et se recueille dans la prière. Les onze apôtres sont rassemblés avec Pierre à leur tête. Ils ne sont pas  seuls : il  y a aussi des “frères” et quelques femmes. Et au milieu de ces trois groupes (apôtres, frères, femmes), se tient “Marie, la mère de Jésus”. On dirait qu’elle est penchée sur le berceau de l’Eglise, comme elle l’avait été sur celui de Jésus. Communauté silencieuse et priante qui attend son Seigneur : c’est l’Eglise du commencement qui se forge la force de supporter avec calme la souffrance rencontrée “comme chrétien”, selon le mot de saint Pierre dans la seconde lecture.

Dans l’Evangile (Jean 17), Jésus prie aussi. Il prie d’abord pour lui : “Père, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie.” L’heure est venue pour lui de demander sa propre gloire qui est… sa  croix. La gloire de Dieu, la toute-puissance,  rien à voir avec les honneurs et les fastes des grands de la terre ! Sa gloire, ce n’est pas le podium ou la réussite. Sa gloire, c’est la croix, c’est l’amour, c’est sa vie qu’il  veut donner à tous ! C’est l’heure où Jésus va être Amour total, c’est l’heure où Jésus va être pleinement Dieu. La gloire, c’est ce qui fait qu’une vie a du poids. Comme le disait saint Irénée dès le second siècle : “La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant !” Le contraire de bafoué ou méprisé.

Jésus prie ensuite pour les croyants : ses disciples et ceux qui croiront grâce à eux, c’est à dire nous. Que demande-t-il pour eux et pour nous ? “La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ.” La vie éternelle, un don de Dieu, un cadeau gratuit à recevoir librement. Jésus est parti. C’est le  mystère de l’Ascension. Mais il a prié pour tous les hommes qui sont dans le monde et il leur a envoyé ses disciples, les chrétiens, pour qu’ils  soient la pincée de sel qui donne goût à la vie, pour qu’ils soient la poignée de levain qui  soulève les pesanteurs du monde, pour qu’ils soient les assoiffés de justice qui libèrent de toute injustice. Car vivre, c’est faire vivre, et donner plein de vie autour de soi.

Aujourd’hui c’est l’évangile de la prière de Jésus. Je vous propose deux expressions très différentes autour du mystère de la prière :

- la première est de Saint Augustin, très brève : “Tu étais en moi, dit Saint Augustin à Dieu, mais moi j’étais hors de moi : je te cherchais dehors. Tu étais avec moi ; je n’étais pas avec toi, puisque je n’étais pas chez moi.”

- La seconde, plus longue, est de Timothy Radcliffe, ancien maître des dominicains dans son livre Je vous appelle amis : “Dès la naissance, les parents commencent immédiatement à parler à l’enfant. Bien avant qu’il ne soit capable de comprendre, un enfant est nourri de mots, baigné et bercé de mots. Le père et la mère ne parlent pas à leur enfant pour lui transmettre de l’information. Ils l’animent de leur parole. Il devient humain dans cet océan de langage. Petit à petit, il saura trouver une place dans l’amour que partagent ses parents. Sa vie grandit en humanité.

De même nous sommes transformés par l’immersion dans la Parole de Dieu. Nous ne lisons pas la Parole pour y chercher de l’information. Nous y réfléchissons, nous la méditons, nous vivons avec elle… « Que ces paroles que je te dicte aujourd’hui restent dans ton cœur ! Tu les répéteras à tes fils, tu les leur diras aussi bien assis dans ta maison que marchant sur la route. » (Deutéronome  6, 6…)

… Un couple de mes amis a adopté un enfant. Ils l’ont trouvé dans une immense salle d’hôpital à Saïgon, orphelin de la guerre du Viêt-Nam. Les premiers mois, à l’hôpital, personne n’avait eu le temps de s’en occuper ou de lui parler. Il a grandi sans savoir sourire. Mais ses parents adoptifs lui ont parlé et souri, œuvre d’amour. Je me souviens du jour où pour la première fois il a renvoyé un sourire. La Parole de Dieu nous nourrit, afin que nous prenions vie, en humains que nous sommes, et devenions même capables de renvoyer le sourire de Dieu.”

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Homélie

Posté par rtireau le 17 mai 2017

Sixième dimanche de Pâques – A – 21 mai 2017

Actes 8, 5-8.14-17 ; Psaume 65 ; 1 Pierre 3, 15-18 ; Jean 14, 15-21

“Je prierai le Père… ;  je suis en mon Père… ; celui qui m’aime sera aimé de mon Père…” Jésus parle de son Père. En réalité, c’est pour ça qu’il est venu, pour révéler la véritable identité de celui que personne n’a jamais vu, ce Dieu que tous les hommes ont recherché en lui donnant les noms les plus divers, celui-là même dont les prophètes ont témoigné, et que Jésus a l’audace d’appeler familièrement Papa. Jésus prête sa voix et ses mains à son Père pour que sa Parole puisse retentir à nos oreilles d’hommes et pour que sa tendresse puisse nous être signifiée. Quand Jésus parle, c’est Dieu qui parle. Quand Jésus guérit et pardonne, c’est Dieu qui guérit et pardonne.

Et, quand il s’apprête à quitter le monde, il parle de l’Esprit, c’est à dire de l’Amour qui unit le Père au Fils, et le Fils au Père : “Moi je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous : l’Esprit de vérité. ” J’imagine que beaucoup d’entre vous ont en tête que le mystère de la Trinité est chose bien compliquée. Or vous venez de réaliser que Jésus, le Fils, nous parle sans cesse de son Père, et qu’il ne nous quitte pas sans assurer qu’il restera présent par son Esprit qui “demeure en nous”. Tout simple, non ? Oh ! Le mystère demeure entier, mais c’est à la manière du mystère de l’Amour dont chacun peut déjà faire l’expérience.

C’est donc un passage de relais que Jésus fait à ses disciples : c’est à eux (à nous) de continuer d’annoncer que Dieu est Père. Et il promet l’Esprit qui sera sa présence jusqu’à la fin des temps. Il est frappant d’ailleurs de constater aujourd’hui que, même si les églises ne sont pas remplies, il ne manque pas de gens qui vivent de cet Esprit. Comme dit Gérard Bessière, “Ils conservent en eux, comme un ferment, la figure de Jésus et les appels de l’Évangile. Leur générosité n’est pas démobilisée. Beaucoup cherchent et trouvent des lieux et des groupes où ils apportent leur énergie pour tenter de changer le monde.” Et il ajoute : “Dommage que les structures et les appareils de l’Église provoquent chez beaucoup méfiance ou indifférence.” Comme ce jour – il y a longtemps – où une maman prévenait que son enfant ne viendrait plus au catéchisme : “Deux années, ça suffit bien. Son père et moi, nous pensons qu’il ne faut pas les ennuyer trop tôt avec tout ça !”

Bertrand Vergely, dans son livre Retour à l’émerveillement, a une méditation inattendue sur le péché, en lien avec le Père, le Fils et l’Esprit. Le péché, dit-il, signifie ratage en hébreu comme en grec. On pèche quand on rate la cible et on rate la cible quand l’un des éléments de la Trinité vient à manquer :

- Dieu seul n’est plus Dieu, mais une transcendance abstraite, désincarnée, le Dieu-Loi, Autorité, le Père terrible et inflexible.

- Le Fils seul donne l’humanité abstraite qui ne croit que dans la science et la politique. L’homme est intelligent et efficace. Mais sans rapport à l’éternité il n’apporte pas la réponse de fond aux questions humaines.

- Enfin, l’Esprit seul donne le devenir sans la dimension de transcendance. Bien des choses peuvent vivre et être créatrices, mais tout ne sauve pas.

Alors je vous propose une méditation trinitaire pour faire le point sur notre vie de baptisés.

J’ai été baptisé au nom du Père : Est-ce que Dieu est un Père pour moi, celui dont l’amour me façonne jour après jour ? Est-ce que je sais m’émerveiller de sa création, et y participer en contribuant à ce que la terre soit plus habitable et le monde plus juste ? Et si je prie Dieu en lui disant avec les autres notre Père, est-ce que je réalise que tout homme est un frère ?

J’ai été baptisé au nom du Père et du Fils : Est-ce que je suis familier du Fils ? Est-ce que je lis assez l’Évangile pour corriger les caricatures de Dieu que j’ai pu me fabriquer ?

J’ai été baptisé au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit : Est-ce que je laisse l’Esprit agir en moi ? Il est l’Esprit de vérité. Est-ce que je sais l’entendre ? Est-ce que je prends le temps de relire ma vie en disant, comme autrefois le jeune Samuel : “Parle, Seigneur, ton serviteur écoute !” L’Esprit m’invite à ne jamais désespérer, ni des autres, ni de Dieu, ni de moi-même.

C’est à nous de continuer d’annoncer que Dieu est Père. Il dépend de notre réponse à l’Esprit que des gens ne sentent plus orphelins.

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Homélie

Posté par rtireau le 28 avril 2017

Troisième dimanche de Pâques – A – 30 avril 2017

Actes 2, 14.22b-33 ; Psaume 15 ; 1 Pierre 1, 17-21 ; Luc 24, 13-35

“Il leur expliqua dans toute l’Écriture ce qui le concernait.” Jésus les invita à relire dans la bible ce qu’ils avaient vécu avec lui. M’apercevoir que l’évangile et ma vie pourraient bien être une même histoire d’amour. Et ça fait tilt, comme dans une relation forte quand on reconnaît le meilleur de soi en l’autre et le meilleur de l’autre en soi. Alors c’est la fameuse phrase : Notre cœur n’était-il pas brûlant tandis qu’il nous parlait sur la route ?” En fait, c’est là que commence la foi chrétienne, quand on sort de la simple croyance en un Dieu lointain et qu’on reconnaît Dieu amour dans sa vie et le ressuscité dans son quotidien.

Avez-vous remarqué les moments où le cœur est brûlant ? C’est quand plusieurs sont rassemblés. Dans les débuts du christianisme, on a pu lire : “Le chrétiens ne se distinguent ni par le langage, ni par les vêtements. Leur genre de vie n’a rien de singulier. Mais ils ne peuvent vivre sans se rassembler. Ne déchirez pas l’Eglise en ne vous rassemblant pas.” Le cœur est brûlant quand on se rassemble. Car le Christ est là au milieu de nous, comme il l’avait dit : “Là ou 2 ou 3 sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux.”

Les disciples d’Emmaüs sont déçus. Mais ils marchent et ils parlent. Donc il ne sont pas anéantis. Alors le ressuscité est là, et ça brûle dans les cœurs. Ils veulent donc le garder avec eux. C’est humain : on veut fêter ça, on va arroser ça. Il entre chez eux. Et c’est un partage qui remet en marche. La présence et les paroles, ça peut aider, mais c’est le partage qui fait resurgir le goût de vivre. Partager un pain, ça ne peut pas laisser tranquille. Il y a tellement d’endroits où le pain a besoin d’être partagé. Les disciples donnent à manger à leur invité, et Dieu qu’ils n’ont pas reconnu dans la méditation, ils le découvrent dans la fraction du pain. Ils ne furent pas éclairés totalement en écoutant la Parole, ils le sont en l’accomplissant. Ailleurs Jésus a dit que ce geste le rejoint quand on le fait vers tout être en détresse : “J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger.” Quand nous partageons, c’est à lui que nous donnons. A jamais, Jésus habite le don.

Pour les disciples le pain partagé s’est fait Parole. C’est à ce geste qu’ils l’ont reconnu. Et lui a disparu. Au moment où ils sont tentés de le garder, il disparaît. Chaque fois, il envoie vers d’autres frères : c’est ça le temps de l’Église. Les disciples l’ont compris. Ils ne se sont pas lancés dans une entreprise de reliques et de pèlerinages. Certains regrettent sûrement qu’on ait perdu la chaise et la table de ce soir-là. En fait on ne sait plus trop où est Emmaüs : il y a au moins 4 lieux du même nom qui peuvent correspondre et les manuscrits font varier entre “60 et 160 stades” la distance avec Jérusalem. Imprécision salutaire : Emmaüs, c’est partout où un homme marche avec Jésus sans le savoir, partout où se vit la rencontre avec lui. On ne sait plus trop où est Emmaüs, mais on se souvient que la nouvelle de la résurrection est arrivée bien vivante à Jérusalem.

Jean-Paul II a écrit en 2004 : « Il est significatif que les disciples d’Emmaüs, bien préparés par les paroles du Seigneur, l’aient reconnu au moment du geste simple de la “fraction du pain”. Lorsque les esprits sont éclairés et que les cœurs sont ardents, les signes “parlent”. Après avoir reconnu le Seigneur, les disciples d’Emmaüs “se levèrent à l’instant même” pour communiquer ce qu’ils avaient vu et entendu. Lorsqu’on a fait une véritable expérience du Ressuscité, on ne peut garder pour soi seul la joie éprouvée. »

Et un poète inconnu : “Sur la route d’Emmaüs, ils étaient deux. Les voici trois. Jésus est avec eux qu’ils ne savent pas. Dieu, ton rendez-vous sera-t-il donc toujours en chemin ? Tu n’es pas un Dieu de tout repos, un dieu de trône et de maître-autel. Tu n’es donc toujours qu’un Dieu vagabond, un Dieu d’Exode et sans domicile fixe. Et il suffira que ces deux-là, sur la route d’Emmaüs, veuillent t’installer, même provisoirement, pour que tu t’effaces de leurs yeux. Sur la route, ils étaient deux. Ils se parlaient. Ils partageaient les mots de leur tristesse, le choc de cette mort en croix qui ressemblait trop à un assassinat. Ils étaient deux sur la route, à se parler, les voici trois. Jésus est avec eux, qu’ils ne reconnaissent pas. Dieu, c’est donc quand nous commençons d’oser nous parler, lorsque nous prenons le risque de l’échange, que tu es là au milieu de nous ? Dieu, c’est donc lorsque nous acceptons d’être deux que nous devenons trois.”

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Homélie

Posté par rtireau le 5 avril 2017

Dimanche des Rameaux A – 13 avril 2014

Isaïe 50, 4-7 ; Psaume 21 ; Philippiens 2, 6-11 ; Matthieu 26, 14 – 27, 66

Nous venons d’entendre le récit de la Passion de Jésus. La Passion, c’est d’abord une situation que l’on subit. Dépendance totale pour Jésus puisque on est allé jusqu’à le condamner à mort. Mais pour lui, cette passion passive est la conséquence d’une vie pleine de passion au sens actif. Sa passion c’était de donner à chacun une nouvelle chance. Il disait à tous : vous pouvez vivre debout, solidaires, comme des frères. C’est cette passion qu’on a voulu arrêter en le mettant à mort. Vous avez bien compris que nous sommes rassemblés pour faire mémoire de la mort de Jésus, mais aussi pour essayer de vivre la même passion que lui.

Il y a trois niveaux de récit dans ce que nous venons d’entendre :

- Il y a le récit de saint Matthieu qui décrit l’événement pour que toutes les générations sachent ce qui s’est passé et n’inventent pas leur propre récit. Ce niveau de lecture est surtout information. Il n’appelle pas vraiment notre foi.

- Le 2ème niveau, lui, appelle notre adhésion de foi. Jésus n’est pas seulement livré aux hommes, il se livre lui même : “Ma vie, nul ne la prend, c’est moi qui la donne”. Nous croyons que ce ne sont pas les événements qui guident Jésus, mais sa fidélité au Père. Avant même que Judas ne sorte pour le livrer, Jésus, nous le croyons, a déjà offert son corps et son sang. Ni Judas, ni Pilate, ni personne ne pourront prendre ce qu’il a déjà donné. Cette lecture du récit est déjà pour nous, un acte de foi.

- Le 3ème degré de lecture est une question : comment ce récit me rejoint-il ? Qu’est ce que je retiens ? Quelle attitude du Christ ? De toutes ces paroles, laquelle est pour moi ? De tous ces silences, lequel est pour moi aujourd’hui ? Oui, je peux laisser se réaliser en moi ce que nous allons célébrer en trois jours : le Jeudi Saint : “ceci est mon corps” sur l’Eucharistie ; le Vendredi Saint : “ceci est mon corps” sur la croix ; et le Dimanche Saint, jour de Pâques : “ceci est mon corps” ressuscité.

En réalité, aujourd’hui nous ne fêtons pas les rameaux, nous les recevons. Nous les recevons comme un signe que nous mettrons dans nos maisons pour que notre vie soit exposée à la vie du Christ. La vie de nos proches, la vie de ceux qui nous ont quittés, toutes nos histoires se récapitulent dans cette histoire où Dieu a pris la condition humaine. C’est pour ça que cette semaine est appelée Sainte, parce qu’elle donne un sens aux 51 autres semaines de notre quotidien.

Les Rameaux sans la Passion, ce serait tomber dans la superstition en attribuant des pouvoirs magiques à de simples feuillages. Ce serait se tromper sur la royauté de Jésus : il n’est vraiment roi que sur la croix, lorsqu’il fait, par amour, le don total de sa vie. Nous sommes nombreux aujourd’hui à le suivre pour la fête des rameaux : c’est bien. Combien serons-nous à le suivre lorsqu’il s’agira d’être disciples de celui qui s’est fait serviteur ? Les Rameaux sans la Passion, ce serait se tromper de bonheur : Jésus ne promet pas un bonheur facile. Sur son chemin, tôt ou tard il nous faudra rencontrer la croix. Mais la Passion sans les Rameaux, ce serait se complaire dans la douleur. Ce ne sont pas les souffrances du Christ qui sauvent, c’est l’amour qu’elles révèlent qui sauve ! La croix du Christ n’est fierté pour nous que parce qu’il est le Ressuscité ! Son chemin, même difficile, est bonne nouvelle parce qu’il ne s’est pas arrêté au Golgotha !

Ecoutez, pour conclure, cette belle profession de foi de mon ami théologien Jean-Yves Baziou : “Tenir aujourd’hui que cet homme de Dieu demeure vif au point de susciter encore des itinéraires et des vies habitées par le don, le pardon ou l’abandon, n’est-ce pas tout simplement maintenir vivant l’espoir fou que l’avenir de notre monde ne réside pas dans la puissance guerrière ou agressive mais dans le moindre geste de générosité et de bonté. Telle est la force dans laquelle Jésus a mis tout son cœur et qu’il comprenait comme étant le cœur même de Dieu.”

Dieu a rendu Jésus à la vie au matin de Pâques. Durant la nuit pascale, toi catéchumène, tu seras illuminé ; et toi, déjà baptisé, tu seras renouvelé. Tous les deux, soyez donc des PASSIONNES.

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Recueil 20

Posté par rtireau le 7 août 2016

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Reflet

Sur le même arbre se trouvent deux oiseaux, l’un perché tout en haut, l’autre en bas dans les branches. Celui qui est en haut est calme et silencieux, resplendissant d’un merveilleux plumage aux reflets d’or.
Celui d’en bas mange tour à tour les fruits aux brillantes couleurs, soit amers, soit sucrés. Il saute de branche en branche, tantôt heureux, tantôt malheureux. Lorsqu’il goûte un fruit particulièrement amer, il est très déçu et inconsciemment son regard s’élève vers le faîte de l’arbre ou l’éblouissant oiseau ne bouge ni ne mange.
L’oiseau du bas envie cette paix, mais se remet à manger des fruits et oublie l’oiseau du sommet, jusqu’au jour où un fruit vraiment trop amer le fait sombrer dans le désespoir. Alors de nouveau il lève les yeux, et dans un effort il parvient tout près de l’oiseau magnifique. Les reflets dorés de son plumage l’enveloppe lui-même dans un flot de lumière, le pénètrent et le dissolvent en une brume diaphane. Il se sent fondre et disparaître…



En réalité, il n’y a jamais eu qu’un seul oiseau : celui du bas n’était que le reflet, le rêve de celui du haut. Les fruits doux et amers qu’il mangeait, ces joies et ces peines qu’il a vécues tour à tour, n’étaient que vaines chimères. Le seul oiseau véritable est toujours là, au faite de l’arbre de la Vie, calme et silencieux. Il est l’âme humaine au-delà des bonheurs et des peines

Légende citée par Vivekananda, au siècle dernier.

La lumière des yeux

Ce soir là, vingt cinq jeunes handicapés mentaux s’étaient rassemblés pour célébrer l’eucharistie. Le prêtre lut les paroles de Jésus On n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau.” Puis il demanda : Où est la lumière ici ? Les réponses fusèrent : L’électricité ! Les bougies…” La petite chapelle en voûte était sombre. Le prêtre demanda encore : “N’y a-t-il pas quelque autre lumière ?” Le silence tomba et soudain l’un des jeunes lança : « Il y a la lumière des yeux.”      

Dans la pénombre, les regards donnaient vie aux visages et les illuminaient. Alors revint en mémoire une autre parole de Jésus : “La lampe de ton corps,  c’est ton œil.” La messe fut joyeuse. Une lumière plus vivante que celle des bougies et de l’ampoule avait fait éclore une paix légère et heureuse.
Il faisait nuit quand on est sorti. Il faisait plusieurs nuits : celle qui suit la disparition du soleil, celle de tant d’êtres perdus dans leurs opacités intérieures, celle de notre terre obscurcie par tant de violences, d’injustices et de mépris. Mais nous avions vu la lampe du corps, et nous savions que cette lumière luit dans les ténèbres.

Jean-Louis Fournier

Issue de secours

Chaque samedi, Marguerite sort de son supermarché, chargée comme un mulet. Aujourd’hui, des bénévoles de la banque alimentaire attendent à la sortie, à côté de grands sacs vides. Elle fait semblant de ne pas les voir.

Marguerite avance à pas lents, elle est lourde. Elle devrait être rayonnante, elle a tout pour être heureuse, ses cabas débordent de bonnes choses, et elle n’est pas heureuse, pourquoi ? Avez-vous remarqué l’expression de Marguerite ? Son air inquiet, son regard tourmente ? À quoi pense-t-elle ? Elle se pose des questions. Elle ne trouve pas les réponses.

A-t-elle bien fait de prendre un spray antibactérien plutôt qu’un nettoyant manager multi-usage ? Des biscuits aux amandes plutôt que des biscuits aux noisettes ? Des yaourts au kiwi plutôt qu’à la fraise ? Omo jardin secret plutôt qu’Omo oasis exotique ? Un gel douche au jus d’abricot du Roussillon plutôt qu’au jus de cerise du Lubéron ?

Soudain, elle s’arrête. Immobile, elle réfléchit, puis elle tait demi-tour. D’un pas assuré elle retourne vers le supermarché. On la sent déterminée, comme si elle venait de prendre une grande décision…

Les bénévoles frigorifiés attendent toujours devant la sortie. Alors, avec soin et sans précipitation, elle vide un a un ses cabas dans les sacs de la banque alimentaire. Tous, jusqu’au dernier.

Marguerite a tout donné. Elle repart légère et soulagée, comme un prisonnier qui vient d’être libéré. Marguerite allait enfin « goûter tout son saoul au luxe suprême qui consiste à se passer de tout. »

 Marguerite Yourcenar.

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Urgent !!!!

Cherche un électricien pour rétablir le courant entre les gens qui ne se parlent plus, un opticien pour changer le regard des gens, un artiste pour dessiner un sourire sur tous les visages, un maçon pour bâtir la paix, et un professeur de maths pour nous réapprendre à compter les uns sur les autres.

 

Nuages, pluie

Il était une fois une vieille femme qui se sentait de plus en plus jeune à mesure qu’elle prenait de l’âge. La jeunesse n’a rien à voir avec le temps, elle est une attitude. Le vieillard riche de vie peut vraiment être plus jeune que l’adolescent.

Cette vieille femme était tellement enjouée qu’elle suscitait l’admiration de tous.

- Pourtant, lui dit un visiteur il doit bien y avoir des nuages dans ta vie ?

- Des nuages ? Bien sûr ! Sinon, d’où viendrait la pluie bienfaisante ?

 

Sourires d’anges

Quand un ange vous sourit, rendez-lui son sourire Et il fera de votre cœur une étoile. Mais se plaindront les grincheux et les mélancoliques, il n’y a pas d’anges sur la Terre ! Ils se trompent. La terre est peuplée d’anges. N’attendez pas d’être au ciel pour les rencontrer. Ils sont nombreux à vivre parmi nous. Comment les reconnaître ? Tous ont ce signe particulier : une petite lueur dans les yeux, et dans le dessin de leur sourire. Cet éclat s’appelle la bonté.

Quand vous rencontrez la bonté, la bonté qui se joue des races et des langues, mais qui ne se moque ni de l’opulence, ni du dénuement, ni du savoir, ni de la pauvre ignorance, ni de la puissance, ni de la sereine humilité, quand vous rencontrerez la bonté dites-vous : j’ai affaire à un ange ! Alors, rendez-lui son sourire et cet ange-là se dira peut-être à son tour : j’ai affaire à un ange.

 

Le bâtisseur de ponts

Deux frères s’aimaient et vivaient en parfaite harmonie dans leur ferme jusqu’au jour où un conflit éclata entre eux. Tout commença par un malheureux malentendu entre eux. Mais peu à peu, le fossé se creusa jusqu’au jour où il y eut une vive discussion puis un silence douloureux qui dura plusieurs semaines.

Un jour quelqu’un frappa à la porte du frère aîné. C’était un homme à tout faire qui cherchait du travail. Quelques réparations à faire.
“Oui, lui répondit-il, j’ai du travail pour toi. Tu vois, de l’autre côté du ruisseau vit mon frère cadet. Il y a quelques semaines, il m’a offensé gravement et nos rapports se sont brisés. Je vais lui montrer que je peux aussi me venger. Tu vois ces pierres à côté de ma maison ? Je voudrais que tu en construises un mur de deux mètres de haut, car je ne veux plus le voir.”

L’homme répondit : “Je crois que je comprends la situation.”

L’homme aida son visiteur à réunir tout le matériel de travail puis il partit en voyage le laissant seul pendant toute une semaine. Quelques jours plus tard, lorsqu’il revint de la ville, l’homme à tout faire avait déjà terminé son travail. Mais quelle surprise ! Au lieu d’un mur de deux mètres de haut, il y avait un pont. Précisément à ce moment, le frère cadet sortit de sa maison et courut vers son aîné en s’exclamant : “Tu es vraiment formidable ! Construire un pont alors que nous étions si fâchés ! Je suis fier de toi !”

Pendant que les deux frères fêtaient leur réconciliation, l’homme à tout faire ramassa ses outils pour partir. “Non, attends, lui dirent-ils. Il y a ici du travail pour toi.”

Mais il répondit : “Je voudrais bien rester, mais j’ai encore d’autres ponts à construire.”

Anonyme

Le roi et son jardin

Un roi avait planté près de son château toutes sortes d’arbres et de plantes. Son jardin était d’une grande beauté. Chaque jour, il s’y promenait : c’était pour lui une joie et une détente. 
Un jour, il dut partir en voyage. A son retour, il s’empressa d’aller marcher dans le jardin. Il fût surpris en constatant que les plantes et les arbres étaient en train de se dessécher. Il s’adressa au pin, autrefois majestueux et plein de vie, et lui demanda ce qui s’était passé. Le pin lui répondit : “J’ai regardé le pommier et je me suis dit que jamais je ne produirais les bons fruits qu’il porte. Je me suis découragé et j’ai commencé à sécher.”
Le roi alla trouver le pommier : lui aussi se desséchait… Il l’interrogea et il répondit : “En regardant la rose et en sentant son parfum, je me suis dit que jamais je ne serais aussi beau et agréable et je me suis mis à sécher.”
Comme la rose elle-même était en train de dépérir, il alla lui parler et elle dit : « Comme c’est dommage que je n’ai pas l’âge de l’érable qui est là-bas et que mes feuilles ne se colorent pas à l’automne. Dans ces conditions, à quoi bon vivre et faire des fleurs ? Je me suis donc mise à dessécher. »
Le roi aperçut enfin une magnifique petite fleur, toute épanouie. Il lui demanda comment il se faisait qu’elle soit si vivante. Elle lui répondit : “J’ai failli me dessécher, car au début je me désolais. Jamais je n’aurais la majesté du pin, qui garde sa verdure toute l’année; ni le raffinement et le parfum de la rose. Et j’ai commencé à mourir mais j’ai réfléchi et je me suis dit : « Si le roi, qui est riche, puissant et sage, et qui a organisé ce jardin, avait voulu quelque chose d’autre à ma place, il l’aurait planté. Si donc, il m’a plantée, c’est qu’il me voulait, moi, telle que je suis et, à partir de ce moment, j’ai décidé d’être la plus belle possible !”

 

Question de perspective

Un jour, le père d’une très riche famille amène son fils à la campagne pour lui montrer comment les gens pauvres vivent. Il passe quelques jours sur la ferme d’une famille qui n’a pas beaucoup à lui offrir. 
Au retour, le père demande à son fils : « As-tu aimé ton séjour ? – C’était fantastique papa ! – As-tu vu comment les gens pauvres vivent ? – Ah oui ! répond le fils. - Alors, qu’as-tu appris ?  » 
Le fils lui répond : « J’ai vu que nous n’avions qu’un chien alors qu’ils en ont quatre. Nous avons une piscine qui fait la moitié du jardin et ils ont une grande crique. Nous avons des lanternes dans notre jardin et eux ont des étoiles partout dans le ciel. Nous avons une immense galerie à l’avant et eux ont l’horizon.  Nous avons un domaine mais eux ont des champs à perte de vue. Nous achetons nos denrées, et eux, les cultivent. Nous avons des murs autour de la propriété pour nous protéger, eux ont des amis qui les protègent. » 
Le père en resta muet.  Le fils ajouta : « Merci papa de m’avoir montré tout ce que nous n’avons pas. »

 

Les vrais amis.

Un jeune homme décida de se marier. Il se tourna vers son père et lui dit : « Papa voici la liste de mes amis. Invite-les tous à mon mariage ». « D’accord », répondit le père.
Le jour du mariage, le jeune homme commença à s’inquiéter : « Papa je t’avais dit d’inviter tous mes amis ! – C’est ce que j’ai fait, » lui répondit le père. – Sur ma liste, il y avait 50 personnes et seulement 15 sont présentes aujourd’hui ! – J’ai appelé une à une toutes ces personnes de la liste, et je leurs ai dit que tu avais des problèmes et que tu avais besoin de leur aide. Je leur ai demandé de venir à cette heure-ci. Donc ne t’inquiète pas tous tes amis sont là !” 

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Vivre les commencements

Posté par rtireau le 18 février 2016

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Pâques, « l’heure de vous arracher au sommeil » Romains 13,11 

Publié le 15 avril 2017 par Garrigues et Sentiers 

Dans un livre d’entretiens avec Anne Soupa, André Gouzes, l’animateur inspiré des liturgies pascales à l’Abbaye de Sylvanès déclarait : « Ce que je trouve terrible chez mes frères chrétiens, c’est qu’ils font de la résurrection un événement ponctuel, alors qu’elle a lieu tous les jours, à chaque minute du jour et de la nuit. (…). Toute notre vie est résurrectionnelle (…). Pour chacun et pour tous, cet amour qui tue la mort, qui fait fondre nos égoïsmes, est la source fraîche de notre capacité à nous supporter les uns les autres. Soyons témoin de la gratuité de la résurrection. (…) La résurrection m’emmène vers la part à venir de moi-même, celle que je ne connais pas encore »1.

Si la résurrection constitue le cœur de la foi chrétienne, elle déstabilise les ordres qui prétendraient enclore la vie de l’homme. Elle est l’invitation faite à chaque être humain de renaître, ce que le Christ apprend à un maître en Israël tout étonné, Nicodème. L’histoire de Jésus ne se réduit pas à la pitoyable aventure d’un de ces innombrables candidats messie prospérant sur les malheurs et les espoirs du temps. Or, jusqu’au bout, ses disciples ont cru que ce leader leur offrirait enfin les bonnes places ! Aussi quel désenchantement, surtout lorsqu’il leur annonce que s’il ne part pas, ils n’accéderont jamais à l’Esprit qui rend libre2.

Ce grand malentendu, qui mène Pierre, le futur premier pape, au reniement et Judas, le gestionnaire, au suicide, ne cesse d’être la tentation permanente des Églises. Au lieu de se définir comme rampes de lancement pour les aventures de la fraternité universelle, elles se réduisent parfois à des institutions qui enferment dans des morales, des sécurités, dans un entre-nous dégoulinant de vertueuses certitudes. Le Passeur de Pâques nous réveille de ces endormissements. Il est celui qui dérange absolument car il fait éclater les chrysalides qui voudraient épargner aux papillons le risque de naître.

Les matins de Pâques sont aussi fragiles que des jeunes pousses de printemps. Tout Jérusalem ne fait que parler de l’exécution de celui qui, un temps, avait apporté de l’espoir. Et les voyageurs d’Emmaüs ruminent leur désillusion. Nous pouvons aussi passer notre vie à ressasser nos espoirs perdus et à gémir sur les malheurs du temps. Pâques nous invite au surgissement. Il n’a pas le fracas des triomphes des puissants, mais la vigueur entêtée de l’enfance. Des femmes montrent le chemin des renaissances à ceux qui se sont bouclés dans leur Cénacle. Celui qu’elles voudraient encore définir comme le « gardien du jardin » de leur univers rétréci les ouvre à la vie la plus grande : « ne me retiens pas… Pour toi va trouver des frères »3.

Quand le chorégraphe Maurice Béjart parvint à l’âge qu’avait son père, le philosophe Gaston Berger, lors de sa mort accidentelle, il publia un ouvrage où il mêle ses notes personnelles avec le journal intime de son père. Ce livre commence par ces mots qui me semblent définir avec bonheur une existence « pascale » : « Je n’en finis pas de commencer ma vie, quand je pense qu’il y en a qui n’attendent pas d’avoir vingt ans pour commencer leur mort »4.

Bernard Ginisty

1 – André Gouzes, Anne Soupa : L’Ange de la force au chevet de l’amour, éditions Bayard 2016, pages 128-131
2 – « C’est votre avantage que je m’en aille ; en effet si ne pars pas, l’Esprit ne viendra pas à vous » Jean 16,7.
3 – Évangile de Jean 2015-17

4 – Maurice Béjart (1927-2007), Gaston Berger (1896-1960) : La mort subite. Journal intime, Éditions Librairie Séguier, 1990, page 15. Maurice Béjart cite cet extrait des carnets inédits de son père : « Je ne sais pas ce que sera mon âme après ma mort. Mais cela n’est pas plus indispensable à ma liberté que la connaissance de ce qu’il m’adviendra demain. Au contraire, cette ignorance est liée à ma liberté. Dans une lumière totale, il me semble difficile de croire que la volonté puisse être encore mauvaise. L’Orgueil de Satan ne se laisse pas concevoir – et pourtant mon hésitation devant l’abandon à Dieu n’est-elle pas un peu de la même nature ? Je voudrais tout savoir avant de me donner – cela revient à désirer être Dieu avant de m’offrir à Dieu. La foi n’exige pas la lumière, c’est pour cela qu’elle est libre. Mais elle n’est pas absurde car elle enveloppe l’amour de la lumière. (7 mars 1957, page 173).

« L’irréductible intranquillité »

Posté par rtireau le 24 novembre 2016

« L’irréductible intranquillité »

Publié le 12 novembre 2016 par Garrigues et Sentiers

 

« Aux tranquillisants, je préfère les intranquilles…Peut-être que je vous souhaite d’être un peu dérangés. Tout du moins, je vous souhaite le petit inconfort, la pointe d’impatience, le frémissement qu’il faut pour reprendre la route millénaire qui étire la pâte humaine et la révèle à elle-même. Car l’intranquillité nous voue à rejouer sans cesse, à créer, à recréer »1. C’est par ces mots que Marion Muller-Collard ouvre, dans son nouveau livre, sa réflexion sur L’intranquillité.

Dans une société où se multiplient toutes les propositions d’assurances pour « qu’il ne nous arrive rien » et les invocations croissantes au principe de précaution, Marion Muller-Collard rappelle quel est le Dieu qui l’inspire : « Le Dieu de l’Évangile commence comme nous finissons parfois nos mois : sur la paille. Dépendant, attendant que l’humanité lui fasse crédit »2. Aux obsédés du principe de précaution, cette mère de famille rappelle que si Dieu arrive au monde comme un nouveau-né, son projet ne peut-être de nous préserver du risque et de l’inquiétude : « Avec l’Evangile, comme avec toute naissance, commence l’irréductible intranquillité ». En effet, écrit-elle, « Donner la vie équivaut à donner la mort »3puisque seuls ceux qui sont nés « risquent » de mourir !

On peut passer sa vie et la perdre à chercher tous les moyens d’échapper à l’intranquillité. « Ce qui me permet de suivre aujourd’hui Jésus comme un Maître, c’est précisément qu’il ne promet pas l’évitement du risque. Au mitan de ma vie, je me rallie au scandale de l’Évangile. Je ne suis plus en mesure de suivre quelque système de pensée, de croyance, ni même de système politique qui me réconforteraient de vérités définitives »4. Ce qui, selon l’Évangile, caractérise le ministère du Christ durant sa très courte vie publique : c’est la marche et la rencontre. Il se présente comme un nomade qui « n‘a nulle part où reposer sa tête »5 et accepte les rencontres les plus diverses. Le contraire d’une installation dans une carrière ou une religion ! Dans le texte fameux de Dostoïevski, La légende du Grand Inquisiteur le représentant de l’ordre théologico-politique, à qui on a déféré un doux trublion, reconnaît soudainement en lui le Christ. L’Inquisiteur exprime alors la panique de tous les pouvoirs installés et justifie sa condamnation au bûcher par ces mots: « Pourquoi es-tu venu nous déranger ? »6.

Bien loin de promouvoir je ne sais quel repli frileux par rapport au monde, le Christ rappelle « qu’aimer signifie supporter une vie durant la contradiction permanente que l’autre introduit dans ma vie et dans mon être »7. Avant de quitter ce monde, il dit à ses disciples qu’il leur laisse « sa paix »8. Cette paix, Marion Muller-Colard l’envisage ainsi : « Une paix qui ne soit pas négociation vaine avec le réel. Une paix qui ne soit pas de pacotille, ou feu de paille (…) Une paix qui ne réduit pas nos contradictions mais opère sur elles cette étrange alchimie dans laquelle les contraires cessent de nous tirailler pour simplement nous élargir »9.

Bernard Ginisty

 

1 – Marion Müller-Colard : L’intranquillité, éditions Bayard, 2016, page 25
2 – Id. page 55
3 – Id. page 51
4 – Id. pages 78-79
5 – Évangile de Matthieu, 8, 20
 Fiodor Dostoïevski (1821-1881) : La légende du Grand Inquisiteur, Editions Desclée de Brouwer, collection Les Carnets 1993, page 60
7 – Marion Müller-Colard, op.cit. page 92
8 – « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donneQue votre cœur cesse de se troubler et de craindre » (Évangile de Jean 14,27)
9 – Marion Muller-Colard, op.cit. pages 98-99.

 

 

Vivre les commencements

Publié le 6 juin 2015 par Garrigues et Sentiers

Les temps que nous vivons connaissent à la fois la résurgence des formes les plus barbares des fondamentalismes religieux et la diffusion d’un vague syncrétisme spiritualiste. La juxtaposition des aberrations commises au nom de religions avec la multiplicité des sollicitations du  « marché » des croyances, des religions et des spiritualités peut conduire à une crise des identités comme l’écrit Gabriel Ringlet, vice-recteur pendant onze ans de l’Université Catholique de Louvain : « Face à ce qui apparaît bien comme une mutation générale du croire, les identités sont hésitantes, morcelées. Les institutions s’équivalent. On ne prend pas position (…) C’est le règne de l’adoucissant et de l’idéologie ramasse-tout (…) Croyances et pratiques deviennent interchangeables (…) J’aime entendre à ce propos la formule percutante du théologien orthodoxe Olivier Clément : L’homme ne se sauve pas en se dissolvant. Je ne cache pas que ces arrangements, ces bricolages idéologiques, ce syncrétisme doux, ce relativisme mou m’inquiètent presque autant que le fanatisme. Parce qu’ils conduisent à l’indifférence. L’indifférence à l’autre surtout »1.

Dans ce contexte, le théologien Joseph Moingt tente de définir ainsi l’originalité du Christianisme : « À notre époque où renaissent en différents endroits du globe de violents conflits religieux, il est important que le christianisme se signale par ce qui le différencie radicalement de toute autre religion, à savoir de n’être pas fondé sur du sacré, sur l’autorité d’une loi et d’une tradition immémoriales et intangibles, mais sur un Évangile, une Bonne nouvelle, une parole de libération et de paix »2.

Nous ne sommes pas condamnés à osciller entre l’identitaire communautariste et l’individualisme régulé par le seul marché mondial. À égale distance de l’intégriste religieux, idéologique, nationaliste ou ethnique et de l’individu consommateur avançant avec son caddie vers les nouveaux lendemains des croissances qui chantent, la voie évangélique amène à passer du particularisme des langues maternelles à une nouvelle naissance. Il ne s’agit pas de changer un système par un autre, mais de rester ouvert à un engendrement permanent. Dès le 4e siècle, Grégoire de Nysse définissait ainsi le cheminement chrétien : « Celui qui court vers Dieu devient toujours plus grand et plus haut que lui-même, augmentant toujours par l’accroissement des grâces (…) ; mais comme ce qui est recherché ne comporte pas en soi de limite, le terme de ce qui est trouvé devient pour ceux qui montent le point de départ de la découverte de biens plus élevés. Et celui qui monte ne s’arrête jamais d’aller de commencement en commencement vers des commencements qui n’ont jamais de fin »3.

Bernard Ginisty

1 – Gabriel Ringlet : L’évangile d’un libre penseur. Dieu serait-il laïque ? Éditions Albin Michel, 1998, pages 23-24
2 – Joseph Moingt : L’Évangile sauvera l’Église, éditions Salvator, 2013, page 87
3 – Grégoire de Nysse : Huitième homélie sur le Cantique des cantiques

 

 

La lutte contre les inégalités est aussi un combat spirituel

Publié le 22 avril 2017 par Garrigues et Sentiers 

Dans une chronique intitulée De l’inégalité en France publiée dans le quotidien Le Monde, Thomas Piketty, professeur à l’école d’économie de Paris, dénonce « une légende tenace » selon laquelle « la France serait un pays profondément égalitaire, qui aurait échappé, comme par miracle, à l’explosion des inégalités observée partout ailleurs ». Si celle-ci est moins massive qu’aux États-Unis d’Amérique, Thomas Piketty rappelle qu’en France, entre 1983 et 2015, le revenu moyen des 1% les plus aisés a progressé de 100%, et celui des 0,1% des plus aisés de 150 % contre à peine 25% pour le reste de la population. À ses yeux, la rupture avec ce qu’on a appelé les trente glorieuses est frappante : « Entre 1950 et 1983, les revenus progressaient de 4% par an pour l’immense majorité de la population, et ce sont au contraire les plus hauts revenus qui devaient se contenter d’une croissance d’à peine 1% par an ». En cette période de campagne pour les élections présidentielles, on ne peut qu’insister sur la conclusion de cette chronique : « Il est urgent d’en finir avec le déni inégalitaire français »1.

Il ne s’agit pas là d’une question purement politique, elle atteint la dimension spirituelle de l’homme. C’est ce qu’affirme la théologienne Lytta Basset dans son dernier ouvrage où elle s’exprime longuement sur sa quête spirituelle : « Ma surprise a été de constater que l’écrasante majorité des passages bibliques mentionnant chercher Dieu sont liés à la quête de la justice »Pour elle, ce propos du prophète Isaïe : « Vous avez beau multiplier les prières, Je n’écoute pas : vos mains sont pleines de sang (…) apprenez à bien agir, à rechercher la justice »2, évoque un Dieu « qui a en horreur les bondieuseries censées dispenser de la pratique de la justice ». Face à tous ceux qui se désolent de la baisse de la « pratique » dans les Églises, Lytta Basset s’insurge : « Les enquêtes sociologiques sur l’état de santé du christianisme m’agacent. C’est pour moi une distorsion du message biblique que d’appeler pratiquants exclusivement les personnes qui fréquentent les Églises : le Vivant, lui, valorise par-dessus tout les pratiquants de la justice »3.

Comment ne pas évoquer ici ce magnifique texte d’Emmanuel Levinas : « La connaissance de Dieu consiste selon le verset 16 du chapitre 22 de Jérémie à faire droit au pauvre et au malheureux. Le Messie se définit, avant tout, par l’instauration de la paix et de la justice (…) Dire de Dieu qu’il est le Dieu des pauvres ou le Dieu de la justice, c’est se prononcer non pas sur ses attributs, mais sur son essence. D’où l’idée que les rapports interhumains, indépendants de toute communion religieuse, au sens étroit du terme, constituent en quelque sorte l’acte liturgique suprême, autonome par rapport à toutes les manifestations de la piété rituelle. Dans ce sens, sans doute, les prophètes préfèrent la justice aux sacrifices du temple (…). C’est à l’homme de sauver l’homme : la façon divine de réparer la misère consiste à ne pas y faire intervenir Dieu. La vraie corrélation entre l’homme et Dieu dépend d’une relation d’homme à homme, dont l’homme assume la pleine responsabilité, comme s’il n’y avait pas de Dieu sur qui compter »4.

Bernard Ginisty

  • 1 – Thomas Piketty : De l’inégalité en France dans le journal Le Monde du 16-17 avril 2017, page 24
  • 2 – Isaïe : 1,15
  • 3 – Lytta Basset : La Source que je cherche, éditions Albin Michel, 2017, page 76
  • 4 – Emmanuel Levinas : La laïcité et la pensée d’Israël dans l’ouvrage : Les imprévus de l’histoire, Éditions Fata Morgana, 1994, pages 181-183.
 

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A quel christianisme se réfère-t-on ?

Posté par rtireau le 10 octobre 2015

Ne pas enrôler le christianisme dans des combats politiques ou identitaires

Bouthors

 

 

Point de vue.

Par Jean-François Bouthors. Éditeur et écrivain (1)

Ouest-France du 5 octobre 2015

On s’est, à juste titre, indigné contre les propos de Nadine Morano définissant la France comme « un pays de race blanche ». Son propos présentait aussi le judéo-christianisme comme une caractéristique française. Il est désormais récurrent d’invoquer les racines chrétiennes ou judéo-chrétiennes de la France pour en faire un argument politique.

C’est pour le moins surprenant dans un pays qui est sans nul doute le plus sécularisé d’Europe, où la pratique religieuse est le fait d’une infime minorité – moins de 4 % des Français vont à la messe régulièrement – et où la culture religieuse est chez la plupart des citoyens quasi nulle.

Quant à invoquer la mémoire, le patrimoine chrétien, c’est une affaire tout aussi problématique : à quel christianisme se réfère-t-on ? Au cours de l’histoire, il a présenté des visages différents et contradictoires.

Pense-t-on au christianisme des Croisés qui massacrent les musulmans à Jérusalem, à celui qui conduit au sac de Béziers – « Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! », ou à la liberté débridée de Rabelais, à l’humanisme d’Érasme, à la charité de Vincent de Paul, à la finesse de Pascal ? Se réfère-t-on à la religion des antidreyfusards ou à celle de Péguy ? S’inspire-t-on de la colère de Bernanos contre les évêques franquistes pendant la guerre d’Espagne, ou du « Gott mit uns » inscrit sur le ceinturon des gardes de camps nazis ?

Le christianisme n’existe pas comme un monolithe. Il est un débat permanent et houleux. Il n’appartient à personne, et comme un fleuve, il déborde constamment de son lit. Il lui arrive d’emprunter des voies nouvelles, de se frayer des chemins inattendus, et même de se fourvoyer.

Un peu de théologie suffit à renverser l’utilisation du christianisme comme un argument politique identitaire. Personne ne naît chrétien. La foi ne se transmet ni par le sang, ni par le sol. Être chrétien, c’est un choix personnel. Quoi qu’en dise la légende, le baptême de Clovis n’est pas le baptême de tous les Français.

Si Jean Paul II s’est opposé, avec raison, à l’annexion du christianisme par le marxisme dans certaines formes de la théologie de la Libération, c’est avec tout autant de vigueur qu’il faut dénoncer, aujourd’hui, la tentative d’enrôler le christianisme dans des combats politiques identitaires et nationalistes.

On aimerait que les évêques français dénoncent ceux qui jouent avec ce genre d’allumettes, qui mettent le feu aux passions collectives.

C’est avec stupeur et horreur qu’on a entendu ces dernières semaines des maires annoncer qu’ils n’accueilleraient que des réfugiés « chrétiens ». Depuis quand demande-t-on un certificat de baptême à celui dont on se fait le prochain ? À tous ceux qui manient ce genre d’argument, on recommande qu’ils se mettent d’urgence à lire les évangiles. Ils y apprendront que les chrétiens ne mangent pas de ce pain-là.

Qu’on se le dise : le christianisme n’appartient à personne, et surtout pas aux hommes politiques qui pensent draguer les électeurs en invoquant une religion dont ils piétinent l’enseignement.

(1) publie, ces jours-ci, un Petit Éloge du catholicisme français, aux Éditions François Bourin.

Reflux des croyances : apprivoiser le vide

Posté par rtireau le 10 octobre 2015

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Par Jean Lavoué, écrivain.

Ouest-France du 10 octobre 2015

 

Mercredi prochain, le réalisateur québécois Guillaume Tremblay présentera à Lorient son documentaire L’heureux naufrage : une réflexion sur l’effondrement brutal du système religieux catholique qui avait façonné son pays au fil des siècles.

De nombreux témoins y donnent leur point de vue. Des intellectuels français (André Comte-Sponville, Eric-Emmanuel Schmitt, Jean-Claude Guillebaud, Frédéric Lenoir) apportent leur éclairage en considérant également l’impact de cet affaissement en France.

C’est avec ce vide laissé par le reflux des croyances que doit aujourd’hui composer la population des pays de tradition catholique. Selon Guillaume Tremblay, ce vide, beaucoup l’apprivoisent. Ils en font du neuf ! Souvent, ils se réapproprient même des valeurs qui avaient été brouillées du fait de leur annexion par un système institutionnel et dogmatique dont ils ne veulent plus.

Il semble qu’en portant à sa tête le pape François, l’Église catholique ait pris la mesure de ce rejet farouche dont elle était l’objet. Après l’élan donné par Vatican II, une longue période de fermeture à la modernité a entraîné un exode sans précédent de fidèles. Ceux-ci n’ont plus reconnu dans les options de l’Église le souffle d’ouverture au monde qu’avait été pour eux le Concile. Dès lors, ils ne se sont plus guère intéressés à elle. Ils ont, avant tout, cherché à mettre leur énergie et leurs convictions personnelles au service d’une humanité en chemin.

En se portant aux périphéries, en invitant les chrétiens à ouvrir les églises dans lesquelles Jésus lui-même, affirme-t-il, se trouve enfermé, frappant de l’intérieur pour qu’on lui ouvre la

porte, François ne fait rien d’autre que rejoindre l’intuition de beaucoup : l’Évangile se joue et se jouera désormais à hauteur d’homme, sans le recours aux murs et aux rigidités qui ont figé le souffle de son message.

Beaucoup de ceux qui, en la quittant, ont assumé ce naufrage se reconnaissent dans la liberté de ton et l’audace de ce pape. Cependant, même s’ils se sentent réconfortés d’être ainsi accompagnés par cette parole prophétique et courageuse, ce n’est pas pour autant qu’ils ont le désir de revenir vers l’Église.

Le message énoncé par François résonne trop avec leur propre itinéraire d’exode. Aux périphéries du monde, solidaires d’une humanité en marche, ils veulent être porteurs des valeurs de liberté et d’Évangile que l’heureux naufrage de l’institution leur a permis de retrouver comme un trésor caché.

Au lendemain de la Révolution française, un prêtre breton, Félicité de Lamennais, avait déjà assumé seul un tel itinéraire qui le conduisit des convictions les plus romaines jusqu’à cet humanisme évangélique libéré des dogmes. Abandonné par ses anciens coreligionnaires, il devint l’ami des pauvres, des exclus, des abandonnés, des sans-voix…

Apprivoiser son vide, n’est-ce pas ainsi aujourd’hui, pour beaucoup, non pas d’abord rêver d’une Église enfin plus ouverte, même s’ils ne boudent pas leur plaisir de la voir évoluer ainsi… mais plutôt vivre, au plus près de leur inspiration humaine, certaines valeurs évangéliques dont ils retrouvent ainsi la saveur, délivrée de la gangue d’amertume qui l’altérait.

 

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Eucharistie

Posté par rtireau le 18 avril 2015

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Ceci est mon Corps… Attention au malentendu !

Guy de Longeaux, dans « Jésus, une vie hors des sentiers battus » (pages 145 à 147)

Dans les écrits de Paul, qui sont bien antérieurs aux Actes des apôtres, « le repas du Seigneur » avec fraction du pain rassemble toute jeune communauté. Dans la lère épître aux Corinthiens, au chapitre 11, on voit Paul leur faire des remontrances : ce n’est plus le repas du Seigneur, leur dit-il, s’il y a des divisions entre eux ou s’ils ne s’attendent pas les uns les autres avant de commencer. C’est dire que le geste de rompre le pain ne serait plus la mémoire présente du Seigneur s’il n’y avait pas le lien de fraternité. Ce « repas du Seigneur » est essentiellement un lien de fraternité, ce n’est pas un rite sacré. Mais ce n’est pas non plus n’importe quel repas confraternel ; Paul leur rappelle que c’est « la nuit où il fut livré » que « le Seigneur Jésus prit du pain, et après avoir rendu grâce, il le rompit et dit : « Ceci est mon corps qui est pour vous » ». C’est pourquoi « toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur ».

Dans les Actes des Apôtres, la fraction du pain est mentionnée comme une habitude acquise. Au chapitre 20, par exemple, lors d’une réunion « rassemblée pour rompre le pain », Paul parla si longuement qu’un jeune homme, qui était assis sur le rebord d’une fenêtre, s’endormit et tomba, heureusement sans encombre. Puis Paul, qui s’était « précipité vers lui » et l’avait « pris dans ses bras », est revenu à sa place et « a rompu le pain et mangé » (« puis il a prolongé l’entretien jusqu’à l’aube » \). Cela se passait à Troas où Paul était de passage pour quelques jours. A cette occasion c’est lui sans doute qui présida le repas.

Mais qu’en était-il les autres fois ? Il n’est pas question, dans les Actes des apôtres, ni dans les écrits de Paul, de pouvoirs attribués à certains pour présider à la fraction du pain. Celui qui présidait était probablement l’animateur de la communauté locale, choisi parmi ses membres par l’apôtre ; ce pouvait être une femme : on en a plusieurs exemples.

Les siècles passèrent. La fraction du pain devint « l’eucharistie ». Sa fonction de lien de la communauté s’exprima un jour dans la formule attribuée au pseudo-Jérôme : « l’Église fait l’eucharistie, et l’eucharistie fait l’Église ». « Au III’ siècle, alors que l’Église est en butte à l’hostilité impériale, 50 chrétiens sont arrêtés à la sortie d’une célébration eucharistique à Abilène, près de Carthage. Ils sont mis à la question et parmi eux, le lecteur, Emeritus, sommé de renier l’eucharistie, répond à son juge : « Renier l’eucharistie c’est renier le Christ et ne sais-tu pas que des chrétiens ne peuvent pas vivre sans messe ? » »

Cela ne signifie pas un lien mystique réalisé par un acte sacré. Il s’agit de la communion d’esprit qui se forme entre les disciples rassemblés au nom du Christ. On lit ainsi dans l’Évangile de Matthieu (traduction libre en fonction du contexte) : « Si, pour prier le Père, deux ou trois sont réunis, ils seront exaucés car c’est comme si c’était moi qui priais le Père » (18, 19-20). Dans le consensus qui se réalise entre des disciples pour prier le Père, se reconnaît l’esprit de Jésus, esprit bien vivant car ils s’en inspirent pour s’entendre entre eux.

Les millénaires passèrent et la fraction du pain devint « la messe ». Malheureusement, au point où nous en sommes, le poids des ans y a accumulé des invocations, des prières canoniques, telle ou telle confession de foi, des textes vénérables, des rites liturgiques hérités des siècles, une « consécration » que l’on considère comme un pouvoir relevant du seul prêtre, et le peuple y est habituellement réduit à la passivité et au silence, sa participation se limitant à faire quelques répons, à participer à quelques chants, à n’avoir de relation avec ses voisins que pour un « geste de paix », à n’évoquer un repas qu’en recevant dans sa bouche la minuscule hostie. L’ensemble est une liturgie répétitive, se déroulant à l’autel (évoquant un sacrifice plutôt qu’un repas), et jugée essentiellement rébarbative, en particulier par les jeunes. Et c’est surtout un culte plutôt que simplement le rassemblement convivial d’une communauté. La grande réforme liturgique du concile Vatican II a tout juste rendu ce culte un peu moins rébarbatif qu’auparavant. Il aurait fallu repartir de zéro. On peut rêver…

 

Etienne Grieu

Pourquoi Jésus s’offre-t-il à manger ?

Etienne Grieu, jésuite

 

L’Eucharistie est un repas au cours duquel les fidèles sont amenés à recevoir le Corps du Christ et sont appelés à devenir eux-mêmes Corps du Christ.

Quand les croyants s’approchent de la table eucharistique le dimanche, à la messe, ils reçoivent un petit morceau de pain non levé. Celui qui distribue la communion leur présente l’hostie en disant : « Le corps du Christ. » Ils répondent «amen», ce qui veut dire: « C’est bien cela ! » Et ce petit morceau de pain leur est donné à manger.

Étrange, non ? On n’y pense plus, tellement nous y sommes habitués. Mais imaginons un anthropologue qui arrive de loin pour étudier ce groupe des « chrétiens pratiquants », il en aurait, des choses à noter !

Première chose : le rite des chrétiens fonctionne à l’envers. D’habitude, dans les religions, ce sont les humains qui nourrissent Dieu; c’est nous qui devions lui donner à manger, pour lui faire plaisir, pour le contenter, pour calmer sa faim. On pensait ainsi se « mettre bien » avec lui : comme on lui fait un petit cadeau sous cette forme de mets recherchés, on peut espérer qu’il nous rendra la pareille, sous forme d’une bonne santé, de récoltes abondantes, du succès dans nos entreprises, etc. Voilà quelle était – est-ce seulement du passé ? – la manière de se représenter nos rapports à la divinité.

Un Dieu désintéressé par les sacrifices

Mais le Dieu de la Bible n’est pas tout à fait comme cela. C’est lui le premier qui a pris soin de son peuple et qui l’a nourri quand il errait dans les déserts (Ex 16 : épisode de la manne). Et il ne s’est pas gêné pour dire, par la voix de ses prophètes, que les sacrifices ne sont pas ce qu’il attend, surtout quand ils sont chargés de couvrir le mal commis par ailleurs: « Que m’importent vos innombrables sacrifices, dit le Seigneur. Je suis rassasié des holocaustes de béliers et de la graisse des veaux, je ne prends pas plaisir au sang des taureaux, des agneaux et des boucs (…). Cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien! (…). Si vous voulez bien obéir, vous mangerez les produits du terroir. Mais si vous refusez et vous rebellez, c’est l’épée qui vous mangera ! »

Ce petit passage d’Isaïe (extrait du chap. 1, v. 11-20) montre d’une part que Dieu n’entre pas dans le jeu de nos dons quand ils ne sont pas vraiment désintéressés, et d’autre part, qu’il prend au sérieux la question du manger, si importante à une époque où les peuples dépendent, pour leur substance, des aléas climatiques et de la paix avec les voisins : « Si vous voulez bien obéir – autrement dit, si je suis vraiment Dieu pour vous -, vous mangerez les produits du terroir. » Et puis, cet extrait fait droit à un fantasme qui continue de nous habiter: la peur d’être mangé. Ce ne sont pas seulement les contes pour enfants qui en témoignent. Parmi nos pires cauchemars, il y a celui d’être réduit à l’état de pâture par une forme de monstre. Être dévoré, en effet, c’est pire que la mort : c’est être broyé, disloqué, perdre figure humaine, être dépossédé définitivement de son identité, laquelle est entièrement assimilée par un autre, sans qu’il ne reste rien de nous. C’est devenir une simple chose à disposition, qui, de plus, va servir à sustenter l’adversaire, le conforter, le fortifier.

Le don de soi de Jésus

 Or, Jésus, la veille de sa Passion, dans un geste stupéfiant, a anticipé ce que tous redoutent : lui-même s’est désigné comme pain à manger et vin à boire pour ses disciples (parmi lesquels Judas, qui allait le trahir, et Pierre, qui le renierait) et pour la multitude (où l’on peut compter ses propres bourreaux). Ce faisant, il a pris à rebours la violence, dont la visée était de le réduire à l’état de moins que rien, à un cadavre abandonné, à un objet de rebut. Elle voulait le faire taire, effacer toutes les paroles qu’il avait pu prononcer, le gommer entièrement de l’histoire. Et que fait Jésus ? La violence veut en faire un objet : soit ! Il se présente et se propose comme un objet, comme du pain, du vin. Mais la violence voulait surtout son silence. Or Jésus, en donnant par avance son Corps et son Sang, fait parler – et comment ! – ce pain et ce vin. Il en fait une réplique renversante à notre violence. Il la retourne comme un gant. Elle ne sera que l’occasion de cette Parole suréminente : « Ceci est mon corps, livré pour vous; ceci est mon sang, le sang de l’alliance qui va être répandu pour une multitude. » « Vous ferez cela en mémoire de moi. »

C’est donc tout cela qui nous est donné quand nous approchons la table eucharistique. Nous avons rendez-vous avec ce Jésus de la Pâque, de la mort et de la Résurrection, qui s’offre comme nourriture, récapitulant en un geste ce qu’il n’a cessé de dire et de vivre : une existence livrée, qui se propose pour notre relèvement et qui, dans ce geste, se livre sans reste.

Les complications dans les rapports entre Dieu et l’humanité avaient commencé par une question de manger : « Dieu sait que le jour où vous mangerez du fruit de l’arbre, disait le serpent, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal» (Gn 3,5). Il est, de fait, extrêmement tentant de croire qu’un objet va donner la solution à toutes nos questions. Un objet magique, en quelque sorte, dont je fais ma proie. Nous avons depuis certes perfectionné nos objets magiques ; ce sont rarement des fruits, mais ils nous fascinent tout autant. Et nous les dévorons tout aussi bien, n’est-ce pas ? Eh bien, le Christ va nous chercher sur ce terrain, là où nous sommes en quête d’objets à saisir. Il propose des objets, du pain, du vin. Mais qui n’ont rien de magique, c’est-à-dire qui ne dotent d’aucun pouvoir spécial, ne font rien sans notre consentement, sans notre liberté. Il nous est proposé d’y reconnaître la présence réelle du Christ. L’eucharistie, c’est aussi cette éducation du regard.

L’Eucharistie comme signe de la présence du Christ

Il n’est pas rare que manger et boire ensemble symbolise ou crée des liens forts entre les commensaux. Manger avec d’autres suppose d’abord de la confiance – il n’est pas évident d’accepter de recevoir des aliments préparés par des inconnus -, et puis c’est un temps heureux, de plaisir, mais aussi de partage.

Dans le cas du repas eucharistique, ces réalités sont portées à un degré tout à fait inhabituel. Aux participants est offert le fragment d’un pain qui est Corps du Christ; cela veut dire que, désormais, ce Corps du Christ est à chercher non pas sur la patène – où il ne reste que quelques miettes -, mais dans cette assemblée. C’est elle qui est Corps du Christ. D’ailleurs, nous le disons tout à fait explicitement : « Humblement, nous te demandons qu’en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l’Esprit saint en un seul corps » (prière eucharistique II, épiclèse sur l’assemblée) ; « (…) quand nous serons nourris de son corps et de son sang et remplis de l’Esprit saint, accorde-nous d’être un seul corps et un seul esprit dans le Christ » (prière eucharistique III) ; « (…) accorde à tous ceux qui vont partager ce pain et boire à cette coupe d’être rassemblés par l’Esprit saint en un seul corps, pour qu’ils soient eux-mêmes dans le Christ une vivante offrande à la louange de ta gloire » (prière eucharistique IV).

L’eucharistie est donc un repas au cours duquel est remis le Corps du Christ ; les fidèles sont appelés à devenir eux-mêmes Corps du Christ. Ils passent en quelque sorte à l’intérieur de son corps et, ce faisant, ils sont inscrits en sa Pâque. Ce qui, il faut le reconnaître, n’est pas très confortable. Car ce Corps est avant tout corps… livré. Il est question, très justement, d’« offrande », dans la prière eucharistique IV. Au terme du repas, les chrétiens se retrouvent dans la posture qui est celle du Christ: celle qui consiste à se risquer aux autres, radicalement, sans reste. C’est cela qu’il faut entendre quand le diacre les envoie : « Allez dans la paix du Christ ! » La paix du Christ, c’est celle que l’on trouve en se faisant nourriture pour les autres.

 

Jésus avait partagé du pain

 

Bessière

Jésus avait partagé du pain, il avait présenté les coupes de vin : c’était au cours de l’un de ces repas juifs où l’on remerciait Dieu de ses bienfaits. Il savait sa vie menacée. Il l’offrait en ouvrant ses mains. Extrême simplicité…

Plus tard, bientôt, on a célébré ces gestes. On en a fait des actes solennels. Il a fallu des hommes à part pour « consacrer » le pain et le vin et en faire « le corps et le sang du Christ ». Le culte a fait oublier l’humble signification première. On s’est disputé autour de la présence « réelle » ou « symbolique ».

La dévotion, dans l’art et la piété, a glissé vers le délire : n’a-t-on pas vu, sur des tableaux, des anges voleter avec des calices au-dessous des plaies du crucifié pour recueillir les gouttes de son sang ? N’a-t-on pas chanté, dans les églises, que Jésus, « près de nous, la nuit, le jour, demeurait au tabernacle, prisonnier de son amour ? » Les officiants revêtaient des ornements cousus de fil d’or en des cérémonies fastueuses. Comme on était loin de la salle empruntée pour le dernier repas…

Étranges prescriptions : on a imposé le « sacrement de pénitence » comme un préalable obligatoire à la communion, en oubliant que Jésus s’invitait chez Zachée et chez tant d’autres sans exigences à priori, et qu’il n’avait pas demandé aux convives du dernier Jeudi soir de passer à confesse…

Que s’est-il passé dans le dynamisme des groupes et des personnes qui ont édifié ces constructions rituelles, liturgiques, morales, intellectuelles ?

Le retour contemporain à des pratiques que l’on avait quelque peu simplifiées depuis le concile Vatican II donne à penser qu’on est là dans les profondeurs intactes des individus et des collectivités, en ces zones lourdes où l’humanité continue de jouer de tout au service d’obscures nécessités qui demeurent après les secousses sismiques. Quelles sont-elles ? Comment sont-elles ébranlées par la nouveauté de Jésus ?

Le mystère de ces abîmes de l’humain déborde les analyses rationnelles. 

Gérard Bessière : « Sentiers » pages 102 à 104

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Lettre ouverte au monde musulman

Posté par rtireau le 13 janvier 2015

Abdenour Bidar

« Lettre ouverte au monde musulman »

du philosophe musulman Abdennour Bidar

oct 2014

 

Abdennour Bidar est normalien, philosophe et musulman. Il a produit et présenté tout au long de l’été 2014 sur France Inter une émission intitulée « France-Islam questions croisées ». Ii est l’auteur de 5 livres de philosophie de la religion et de nombreux articles.

Cette lettre ouverte au monde musulman fait suite aux événements des jours passés, notamment l’assassinat de Hervé Gourdel. De nombreux musulmans ont manifesté leur indignation nécessaire et salutaire (en France et dans le monde, avec le mouvement : Not In My Name – « pas en mon nom »). Au delà de cette dénonciation indispensable, Abdennour Bidar pense qu’il faut aller plus en profondeur, et entrer dans une autocritique de l’Islam comme religion et civilisation dans ce moment de transition cruciale de sa longue histoire. Pour le meilleur de l’Islam.

 

Cher monde musulman, je suis un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin -de ce pays de France où tant de tes enfants vivent aujourd’hui. Je te regarde avec mes yeux sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf (soufisme) et par la pensée occidentale. Je te regarde donc à partir de ma position de barzakh, d’isthme entre les deux mers de l’Orient et de       l’Occident !

Et qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je vois mieux que d’autres sans doute parce que justement je te regarde de loin, avec le recul de la distance ? Je te vois toi, dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer Etat islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : DAESH. Mais le pire est que je te vois te perdre – perdre ton temps et ton honneur – dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine.

Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Tu cries « Ce n’est pas moi ! », « Ce n’est pas l’islam ! ». Tu refuses que les crimes de ce monstre soient commis en ton nom (hashtag : Not in My Name). Tu t’insurges que le monstre usurpe ton identité, et bien sûr tu as raison de le faire. Il est indispensable qu’à la face du monde tu proclames ainsi, haut et fort, que l’islam dénonce la barbarie. Mais c’est tout à fait insuffisant ! Car tu te réfugies dans le réflexe de l’autodéfense sans assumer aussi et surtout la responsabilité de l’autocritique. Tu te contentes de t’indigner alors que ce moment aurait été une occasion historique de te remettre en question ! Et tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : « Arrêtez, vous les occidentaux, et vous tous les ennemis de l’islam de nous associer à ce monstre ! Le terrorisme ce n’est pas l’islam, le vrai islam, le bon islam qui ne veut pas dire la guerre mais la paix ! »

J’entends ce cri de révolte qui monte en toi, ô mon cher monde musulman, et je le comprends. Oui tu as raison, comme chacune des autres grandes inspirations sacrées du monde l’islam a créé tout au long de son histoire de la Beauté, de la Justice, du Sens, du Bien, et il a puissamment éclairé l’être humain sur le chemin du mystère de l’existence… Je me bats ici en Occident, dans chacun de mes livres, pour que cette sagesse de l’islam et de toutes les religions ne soit pas oubliée ni méprisée ! Mais de ma position lointaine je vois aussi autre chose que tu ne sais pas voir… Et cela m’inspire une question – LA grande question : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? C’est qu’en réalité derrière ce monstre se cache un immense problème, que tu ne semblés pas prêt à regarder en face. Il faudra bien pourtant que tu finisses par en avoir le courage.

Ce problème est celui des racines du mal. D’où viennent les crimes de ce soi-disant « Etat islamique » ? Je vais te le dire, mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c’est mon devoir de philosophe. Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de ton propre ventre – et il en surgira autant d’autres monstres pires encore que celui-ci tant que tu tarderas à admettre ta maladie, pour attaquer enfin cette racine du mal !

Même les intellectuels occidentaux ont de la difficulté à le voir : pour la plupart ils ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion – en bien et en mal, sur la vie et sur la mort – qu’ils me disent « Non le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc. ». Ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d’une civilisation humaine! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité tout entière ! Saurons-nous tous nous rassembler, à l’échelle de la planète, pour affronter ce défi fondamental ? La nature spirituelle de l’homme a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour le remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent – et qui comme l’islam actuellement se mettront alors à produire des monstres.

Je vois en toi, ô monde musulman, des forces immenses prêtes à se lever pour contribuer à cet effort mondial de trouver une vie spirituelle pour le XXIème siècle ! Malgré la gravité de ta maladie, il y a en toi une multitude extraordinaire de femmes et d’hommes qui sont prêts à réformer l’islam, à réinventer son génie au-delà de ses formes historiques et à participer ainsi au renouvellement complet du rapport que l’humanité entretenait jusque là avec ses dieux ! C’est à tous ceux-là, musulmans et non musulmans qui rêvent ensemble de révolution spirituelle, que je me suis adressé dans mes ouvrages ! Pour leur donner, avec mes mots de philosophe, confiance en ce qu’entrevoit leur espérance !

Mais ces musulmanes et ces musulmans qui regardent vers l’avenir ne sont pas encore assez nombreux ni leur parole assez puissante. Tous ceux là, dont je salue la lucidité et le courage, ont parfaitement vu que c’est l’état général de maladie profonde du monde musulman qui explique la naissance des monstres terroristes aux noms de Al Qaida, Al Nostra, AQMI ou « Etat Islamique ». Ils ont bien compris que ce ne sont là que les symptômes les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes : impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l’égalité, de la responsabilité et de la liberté; impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l’autorité de la religion; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses.

Tout cela serait-il donc !a faute de !’Occident? Combien de temps précieux vas-tu perdre encore, ô cher monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même tu ne crois plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même ?

Depuis le XVIIIe siècle en particulier, il est temps de te l’avouer, tu as été incapable de répondre au défi de l’Occident. Soit tu t’es réfugié de façon infantile et mortifère dans le passé, avec la régression obscurantiste du wahhabisme qui continue de faire des ravages presque partout à l’intérieur de tes frontières – un wahhabisme que tu répands à partir de tes lieux saints de l’Arabie Saoudite comme un cancer qui partirait de ton cœur lui-même ! Soit tu as suivi le pire de cet Occident, en produisant comme lui des nationalismes et un modernisme qui est une caricature de modernité – je veux parler notamment de ce développement technologique sans cohérence avec leur archaïsme religieux qui fait de tes « élites » richissimes du Golfe seulement des victimes consentantes de la maladie mondiale qu’est le culte du dieu argent.

Qu’as-tu d’admirable aujourd’hui, mon ami ? Qu’est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect des autres peuples et civilisations de la Terre ? Où sont tes sages, et as-tu encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes ? Qui sont tes Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ? Où sont tes grands penseurs dont les livres devraient être lus dans le monde entier comme au temps où les mathématiciens et les philosophes arabes ou persans faisaient référence de l’Inde à l’Espagne ? En réalité tu es devenu si faible derrière la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même… Tu ne sais plus du tout qui tu es ni où tu veux aller, et cela te rend aussi malheureux qu’agressif… Tu t’obstines à ne pas écouter ceux qui t’appellent à changer en te libérant enfin de la domination que tu as offerte à la religion sur la vie toute entière.

Tu as choisi de considérer que Mohammed était prophète et roi. Tu as choisi de définir l’islam comme religion politique, sociale, morale, devant régner comme un tyran aussi bien sur l’Etat que sur la vie civile, aussi bien dans la rue et dans la maison qu’à l’intérieur même de chaque conscience. Tu as choisi de croire et d’imposer que l’islam veut dire soumission alors que le Coran lui-même proclame qu’« Il n’y a pas de contrainte en religion » (La ikraha fi Dîn). Tu as fait de son Appel à ia liberté l’empire de la contrainte ! Comment une civilisation peut-elle trahir à ce point son propre texte sacré ?

De nombreuses voix que tu ne veux pas entendre s’élèvent aujourd’hui dans la Oumma pour dénoncer ce tabou d’une religion autoritaire et indiscutable… Au point que trop de croyants ont tellement intériorisé une culture de la soumission à la tradition et aux « maîtres de religion » (imams, muftis, shouyoukhs, etc.) qu’ils ne comprennent même pas qu’on leur parle de liberté spirituelle, ni qu’on leur parle de choix personnel vis-à-vis des « piliers » de l’islam. Tout cela constitue pour eux une « ligne rouge » si sacrée qu’ils n’osent pas donner à leur propre conscience le droit de le remette en question ! Et il y a tant de familles où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans Tes esprits dès le plus jeune âge, et où l’éducation spirituelle est d’une telle pauvreté que tout ce qui concerne la religion reste quelque chose qui ne se discute pas !

Or cela de toute évidence n’est pas imposé par le terrorisme de quelques troupes de fous fanatiques embarqués par l’Etat islamique. Non ce problème là est infiniment plus profond ! Mais qui veut l’entendre ? Silence là-dessus dans le monde musulman, et dans les médias occidentaux on n’entend plus que tous ces spécialistes du terrorisme qui aggravent jour après jour la myopie générale ! Il ne faut donc pas que tu t’illusionnes, ô mon ami, en faisant croire que quand on en aura fini avec le terrorisme islamiste l’islam aura réglé ses problèmes ! Car tout ce que je viens d’évoquer – une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam du passé dépassé, l’islam déformé par tous ceux qui l’instrumentalisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin cette révolution qui dans les sociétés et les consciences fera rimer définitivement spiritualité et liberté ?

Bien sûr dans ton immense territoire il y a des îlots de liberté spirituelle : des familles qui transmettent un islam de tolérance, de choix personnel, d’approfondissement spirituel ; des lieux où l’islam donne encore le meilleur de lui-même, une culture du partage, de l’honneur, de la recherche du savoir, et une spiritualité en quête de ce lieu sacré où l’être humain et la réalité ultime qu’on appelle Allah se rencontrent. Il y a en Terre d’islam, et partout dans les communautés musulmanes du monde, des consciences fortes et libres. Mais elles restent condamnées à vivre leur liberté sans reconnaissance d’un véritable droit, à leurs risques et périls face au contrôle communautaire ou même parfois face à la police religieuse. Jamais pour l’instant le droit de dire « Je choisis mon islam », « J’ai mon propre rapport à l’islam » n’a été reconnu par « l’islam officiel » des dignitaires. Ceux-là au contraire s’acharnent à imposer que « La doctrine de l’islam est unique» et que « L‘obéissance aux piliers de l’islam est la seule voie droite » (sirâtou-l-moustaqîm).

Ce refus du droit à la liberté vis-à-vis de la religion est l’une de ces racines du mal dont tu souffres, ô mon cher monde musulman, l’un de ces ventres obscurs où grandissent les monstres que tu fais bondir depuis quelques années au visage effrayé du monde entier. Car cette religion de fer impose à tes sociétés tout entières une violence insoutenable. Elle enferme toujours trop de tes filles et tous tes fils dans la cage d’un Bien et d’un Mal, d’un licite (halâl) et d’un illicite (harâm) que personne ne choisit mais que tout le monde subit. Elle emprisonne les volontés, elle conditionne les esprits, elle empêche ou entrave tout choix de vie personnel. Dans trop de tes contrées tu associes encore la religion et la violence – contre les femmes, les « mauvais croyants », les minorités chrétiennes ou autres, les penseurs et les esprits libres, les rebelles – de sorte que cette religion et cette violence finissent par se confondre, chez les plus déséquilibrés et les plus fragiles de tes fils, dans la monstruosité du jihad !

Alors ne fais plus semblant de t’étonner, je t’en prie, que des démons tels que le soi-disant Etat islamique t’aient pris ton visage ! Les monstres et les démons ne volent que les visages qui sont déjà déformés par trop de grimaces ! Et si tu veux savoir comment ne plus enfanter de tels monstres, je vais te le dire. C’est simple et très difficile à la fois. Il faut que tu commences par réformer toute l’éducation que tu donnes à tes enfants, dans chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon des principes universels (même si tu n’es pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. Tu ne peux plus reculer, tu ne peux plus faire moins que tout cela ! C’est le seul moyen pour toi de ne plus enfanter de tels monstres, et si tu ne le fais pas tu seras bientôt dévasté par leur puissance de destruction.

Cher monde musulman… Je ne suis qu’un philosophe, et comme d’habitude certains diront que le philosophe est un hérétique. Je ne cherche pourtant qu’à faire resplendir à nouveau la lumière – c’est le nom que tu m’as donné qui me le commande, Ahdennour, « Serviteur de la Lumière ». Je n’aurais pas été si sévère dans cette lettre si je ne croyais pas en toi. Comme on dit en français, « Oui aime bien châtie bien ». Et au contraire tous ceux qui aujourd’hui ne sont pas assez sévères avec toi – qui veulent faire de toi une victime – tous ceux-là en réalité ne te rendent pas service ! Je crois en toi, je crois en ta contribution à faire demain de notre planète un univers à la fois plus humain et plus spirituel ! Salâm, que la paix soit sur toi.

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Acte de vivre, acte de croire

Posté par rtireau le 22 novembre 2014

GUYCOQ6

Acte de vivre, acte de foi

Si j’avais à guider quelqu’un sur le chemin de vie, la première chose vers laquelle j’orienterais son esprit, ce serait d’approfondir la relation intime que je perçois entre l’acte de vivre et l’acte de croire. Nul ne peut survivre longtemps sans croire à sa vie. Une expérience peut donner une idée de la force de cette croyance, habituellement. Ainsi, je sais de façon certaine que je puis mourir dans une heure, disons avant la fin de la journée. Je sais cela, mais je ne le  crois pas. La croyance fait défaut et du coup, je ne parviens pas à prendre en compte dans ma manière de vivre l’aujourd’hui ce savoir d’une grave importance. Dirai-je que c’est un excès de croyance en ma vie qui résiste à mon savoir de ma mort possible ? Au moins dois-je reconnaître que la foi en ma vie m’empêche de prendre en compte le savoir de ma mort. La croyance en l’existence brouille mon savoir, résiste à l’idée de ma mort, repousse toute velléité de transformer ma vie pour tenir compte du savoir de ma mort. C’est la foi qui mène l’existence. Car si je croyais que je vais mourir aussi fort que je le sais, je perdrais le contact avec ma vie. La fin de la croyance en ma propre vie me précipiterait dans la mort. Du moins, le défaut de croyance en ma vie anémiant le désir de vivre, peut gravement ébranler mon existence.

Guy Coq : La foi, épreuve de la vie (pages 41, 123-126)

Athée moins un

Posté par rtireau le 28 août 2016

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Athée moins un (La Croix, 27-28 août 2016)

Quand je parle avec un athée, je suis souvent déçu : non pas parce qu’il est athée, mais parce qu’il l’est rarement jusqu’au bout. Il ne croit en rien – sauf en cette croyance elle-même qui donne à son athéisme des airs supérieurs. Je me dis parfois que l’athée a assez de confiance en lui pour n’en avoir pas en son Créateur. Le récit de libération par l’humanité de ses propres superstitions est si puissamment ancré (et encré) en lui, que la difficile création par Dieu d’un peuple libre de tous les esclavages (technique, politique, religieux) ne peut plus l’atteindre. L’athée « croit savoir ». Le chrétien, lui, « sait qu’il croit » : il met sa confiance en Dieu. Confiance faite et refaite, dans le doute et l’espérance. Confiance donnée en un Dieu qui a promis. Confiance dont il fait une prière : « Vois, mon Dieu, je suspends ma vie à Ton amour… Alors révèle-le encore ! »

Le véritable athée est chose rare. Quand, moi-même, je croyais l’être, je le rencontrai chez mes amis chrétiens plus qu’ailleurs. L’Église primitive passait pour incroyante. Si, dans leur genre de vie, les chrétiens se conformaient aux usages de leur pays, sur un point ils se démarquaient : ils refusaient de plier le genou devant l’empereur. Ce genou, que raidissaient les grandeurs du monde, flanchait devant de très simples choses : une mère à l’enfant, le pain quotidien, le dieu abaissé, condamné à mort par les puissances de l’État (Pilate), de l’argent (Judas) et de la religion (Caïphe).

Oui, le chrétien a quelque chose de l’athée. Il n’adore aucun Dieu, sauf un, dont il accorde que, parfois, Il se tait. Seulement, il ne conclut pas du silence de Dieu à son inexistence. Quand le monde semble démentir l’Alliance, quand Dieu devient « plus absent qu’un mort » (Simone Weil), l’oreille du chrétien ne se ferme pas, elle se creuse. Le chrétien est un athée qui attend.

Martin Steffens

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